Neil Young : La bande-son d’une époque

Si l’autobiographie de Neil Young peut déconcerter son lecteur, le double album paru peu après, et débordant d’énergie, ravit l’auditeur.

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« Je n’ai pas écrit une seule chanson depuis que j’ai arrêté de fumer de l’herbe en janvier 2011. » Cette année-là, Neil Young la passe essentiellement à écrire son autobiographie, parue il y a quelques semaines, et cette panne d’inspiration revient comme une litanie tout au long du livre. Un livre plutôt déconcertant par sa construction, ou plutôt son absence de construction. L’ensemble donne la singulière impression que chaque chapitre, sans se référer au précédent ni laisser augurer du suivant, traite du sujet que l’auteur avait en tête au moment où il l’a écrit. Pas de linéarité ou de temporalité, tel chapitre consacré aux années Crosby, Stills, Nash and Young pouvant, par exemple, précéder un épisode dédié à son premier groupe, les Squires, qui avait pourtant fait l’objet d’un développement plusieurs chapitres auparavant. Et sans que la musique ne soit l’unique sujet de l’ouvrage, même si elle y est forcément très présente. Une balade au cœur de ses passions aussi, entre voitures anciennes et trains électriques.

De l’aveu de son auteur, ce livre se devait de l’éloigner de la scène pendant plus d’un an, afin qu’il se ressource avant de reprendre la route avec ses vieux compagnons de Crazy Horse. Ce qui rendait encore plus aiguë la nécessité d’écrire de nouvelles chansons. Qui refusaient obstinément de paraître, « comme des lapins qui aiment sortir de leur terrier quand on ne regarde pas de ce côté-là ». « En ce moment, j’ai l’impression d’être debout devant un terrier de chansons. » Le livre s’achève sans que l’on sache si les lapins ont fini par sortir. En fait, la réponse est venue d’ailleurs, peu de temps après la sortie de cette autobiographie. Sous la forme d’un double album enregistré avec Crazy Horse, ce qui est depuis toujours un signe de promesses électriques. Et c’est peu dire qu’elles sont tenues. Car ce qui est sorti du terrier tient moins de la chanson, au sens où on l’entend généralement, que de la performance. À commencer par les vingt-sept   minutes du morceau d’ouverture, que l’on écoute et réécoute avec une réelle fascination, tant pour le plaisir que pour comprendre quelle magie lui permet de durer aussi longtemps. On repense aussi à cette phrase du livre qui semble avoir été écrite pour cette épopée sonore   : « Je rêve de partir dans une de ces longues improvisations et de flotter au-dessus des troupeaux tel un condor ; je rêve d’être le vent changeant sur mes plumes, avec mes frères et mes sœurs autour de moi qui racontent des histoires en silence et partagent leur esprit avec le ciel. » Deux autres morceaux dépassent les seize   minutes. Toute cette musique est ancrée dans les terres ancestrales de l’Amérique, mue par des forces telluriques, moins orageuse qu’habitée d’une force prodigieuse, sans besoin de démonstration pour exister. Lyrique et épique, vivante et organique, débordante et quasi miraculeuse, produite par des musiciens unis fraternellement. C’est l’intensité avec laquelle elle est jouée qui la fait décoller, s’ouvrir à des espaces infinis.

À plusieurs reprises, le disque fait écho au livre dans une évocation du passé. L’enfance dans « Ontario », l’apprentissage musical dans « Twisted Road », où sont évoqués Dylan, Roy Orbison et le Grateful Dead. Dans le morceau final, « Walk Like A Giant », le retour sur l’histoire se double d’un constat attristé : « Moi et quelques-uns de mes amis/Nous allions sauver le monde/Nous essayions de le rendre meilleur/Nous étions prêts pour cela/Puis le temps a changé/Et la blancheur a été souillée/Et tout est parti à vau-l’eau/Et ça me fend le cœur/De penser que nous sommes passés si près. » Rares sont ceux qui ont pu écrire la bande sonore des espoirs d’une époque. Rares sont ceux qui sont en mesure, aujourd’hui, d’en évoquer le souvenir avec le même talent.


Psychedelic Pill , Neil Young, Warner.

Une autobiographie , Neil Young, traduit de l’anglais par Bernard Cohen et Abel Gerschenfeld, Robert Laffont, 552 p., 23 euros.

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