« Dans les médias français, le langage militaire s’impose et remplace l’analyse sur le Liban »

Ziad Majed, politiste spécialiste du monde arabe, analyse le traitement médiatique français du conflit au Liban au regard des dynamiques politiques et sociales du pays, largement ignorées par les grands médias audiovisuels.

William Jean  • 14 avril 2026
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« Dans les médias français, le langage militaire s’impose et remplace l’analyse sur le Liban »
Des bénévoles de la Croix-Rouge libanaise inspectent les dégâts causés à leurs véhicules sur le site d'une frappe de drone israélien qui a visé leur quartier général dans la ville de Tyr, dans le sud du pays, le 13 avril 2026.
© Kawnat HAJU / AFP

Alors qu’Israël poursuit sa politique d’occupation au Sud-Liban, les chaînes d’information en continu françaises semblent davantage fascinées par la technologie militaire que par la complexité d’un pays traversé par des crises économiques, confessionnelles et politiques. Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris, auteur de Le Proche-Orient, miroir du monde (La Découverte, 2025), revient sur les biais structurels de ces couvertures médiatiques.

Dans quelle mesure la fascination des médias français pour les opérations militaires au Liban obscurcit-elle la lecture des dynamiques politiques et sociales profondes du pays ?

Ziad Majed : Il faut distinguer l’audiovisuel – en particulier certaines chaînes d’information en continu – de la presse écrite, qui fait un travail de fond différent : je ne les mets pas dans le même sac. À l’écran, il y a une fascination pour l’espionnage israélien et la technologie militaire américaine, accompagnée d’analyses de vidéos de frappes qui ne montrent aucun visage du côté des victimes. Le langage est froid et distant : « élimination », « neutralisation », « nettoyage ». Cela conduit à une déshumanisation des personnes frappées par la guerre.

Ce langage militaire s’impose et remplace l’analyse politique, la contextualisation historique et la compréhension d’un théâtre de conflictualités et d’enjeux sociétaux. Les thématiques de souveraineté, de proportionnalité et du droit à l’usage de la violence sont évacuées. Le droit international est méprisé. Dans le cas du Liban, traversé par des crises économiques, des clivages confessionnels et politiques, ces dimensions ne sont que rarement mentionnées ou expliquées avec les nuances nécessaires. Le pays se retrouve pris en étau entre ses fragilités internes, l’agression israélienne et les conflits externes.

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D’où vient ce biais médiatique ?

Le recul des sciences sociales en est une raison principale. En découle le désintérêt vis-à-vis de certaines sociétés. On observe aussi un culturalisme : on essentialise des populations en affirmant que la violence ferait partie de leur quotidien, qu’il n’y aurait pas de solution, qu’ils ne comprendraient que le langage de la force. Ces mécanismes sont racistes. Le format de l’information et des programmes en direct et en continu aggrave le phénomène : des experts deviennent spécialistes en tout, passant du Mali au Venezuela selon les besoins de l’actualité. L’idée de faire appel à des spécialistes ayant travaillé sur le terrain, connaissant les langues, disposant de contacts humains sur place, est marginale et ne répond pas au rythme nécessaire à la consommation rapide des informations.

Les zones tampons sont d’abord une zone libanaise occupée en violation du droit international.

Par ailleurs, depuis 2007, on observe en France une droitisation incluant le discours politique, qui s’est aligné à partir du 7 octobre 2023 sur le narratif israélien. La qualification du Hamas et du Hezbollah comme terroristes a facilité cela et a relativisé toute attaque israélienne en Palestine comme au Liban, tant qu’elle prétend les viser. Peu importent les victimes civiles et le droit international. D’ailleurs, depuis le 11 septembre 2001, l’étiquette de « guerre contre le terrorisme » sert à légitimer des interventions et des agressions sans aucun recours au droit et à ses institutions.

En quoi le terme « dommage collatéral » déshumanise-t-il les victimes ?

Ces « dommages collatéraux » sont des vies, des histoires, des femmes, des enfants, des hommes tués. On n’évoque ni leur nom, ni leur visage, ni leurs livres ou leurs jouets, ni leurs échecs et leurs aspirations. Tout ce qui fait un être humain s’efface. Il reste quelques images de ruines, et même la parole des survivants est mise en doute. Ce qui est doublement violent : la parole des personnes concernées sur place, à Gaza ou dans le Sud-Liban, subissant les bombardements et les crimes israéliens, serait moins crédible que celle d’un représentant de l’armée israélienne régulièrement invité sur certains plateaux.

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La « zone tampon » israélienne au Sud-Liban relève-t-elle d’un objectif colonial ?

Le concept de « zone tampon » est technique, et c’est l’armée israélienne qui l’utilise. Il s’agit d’abord d’une zone libanaise occupée en violation du droit international. Israel Katz et Benjamin Netanyahou ont appelé à raser les villages de ce territoire au sud du fleuve Litani. Des comparaisons ont été établies avec Khan Younès et Rafah : nous sommes face à une volonté urbicidaire, rendant le retour des populations impossibles. C’est donc un déplacement forcé des populations bombardées, un crime de guerre qui s’ajoute à d’autres. Le terme « zone tampon » occulte ce qu’il crée en réalité, et il s’est imposé dans la terminologie médiatique occidentale.

Comprendre ne signifie pas justifier, mais les phénomènes s’inscrivent dans un temps long.

Quelle dimension de la complexité libanaise est la plus ignorée ?

Il manque des rappels sur la sociologie politique du Liban. Le pays possède un système consociatif, c’est-à-dire fondé sur des quotas attribuant aux différentes communautés des positions définies au sein de l’État. Les représentants des chiites dans ce système sont pour le moment membres du Hezbollah ou du mouvement Amal. Ce sont des ministres, des députés, des conseillers municipaux avec lesquels la plupart des chancelleries occidentales sont en contact. Ce qui révèle une hypocrisie par rapport à la question du terrorisme.

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Le Hezbollah dispose d’officiels parce que sa base sociale ne se réduit pas aux familles de combattants. Beaucoup le soutiennent pour ses services, d’autres pour son histoire de lutte dans le sud du pays, sans partager ses orientations idéologiques. D’autres s’y opposent politiquement, et d’autres encore le considèrent comme une menace interne, en raison du maintien de sa milice et de son alliance avec l’Iran. Il manque aussi une compréhension réelle du fait que les Libanais ne se réduisent pas à des communautés religieuses, qu’il y a des clivages politiques, de classes sociales, et qu’une société civile se mobilise là où l’État n’a pas les moyens d’être présent.

Comment contextualiser les actions du Hezbollah sans en faire la cause initiale des tensions ?

On a tendance, à chaque épisode guerrier, à considérer que l’histoire commence avec sa date. On l’a vu avec le 7-Octobre : tous les récits en faisaient le point de départ, effaçant tout ce qui s’était passé avant. Comprendre ne signifie pas justifier, mais les phénomènes s’inscrivent dans un temps long. Le Hezbollah n’existait pas lors des tensions sur la frontière des années 1960, ni lors de l’invasion israélienne de 1978, ni lors de celle de 1982.

C’est l’articulation de la révolution iranienne, de la longue occupation israélienne du Sud-Liban et de l’évolution de la société libanaise et de la guerre civile dans les années 1980 qui a contribué à sa création, puis à sa montée en puissance. Ce parti a trouvé une légitimité durant l’occupation, ses actions étant qualifiées de résistance par une partie des Libanais. Lorsque les Israéliens se sont retirés en 2000, ses armes sont devenues un enjeu majeur, provoquant des grandes divisions au sein de la société libanaise.

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