Erri De Luca : « Écrire me permet de relayer les luttes »
Le romancier italien Erri De Luca est poursuivi pour avoir « incité à saboter » le chantier du TGV Lyon-Turin en val de Suse. Il répond à *Politis* à la veille de l’audience prévue le 19 octobre, où il risque la prison.
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On aurait tort de penser que l’écrivain Erri De Luca ne risque rien en étant poursuivi pour avoir déclaré : « Le sabotage est la seule alternative […] pour faire comprendre que le TAV est une entreprise nuisible et inutile. » Les autorités italiennes, qui ont décrété « œuvre stratégique » la construction de la ligne à grande vitesse (LGV, TAV en italien) Lyon-Turin – estimée à près de 30 milliards d’euros –, ne plaisantent pas.
Après les multiples manifestations (dont certaines ont violemment dégénéré à l’été 2011), signe de la forte mobilisation citoyenne en val de Suse, pas moins de quatre procureurs ont été détachés à Turin pour veiller à la répression. Plus de mille inculpations ont eu lieu et, en janvier dernier, cent cinquante années de prison ont été infligées à 47 militants arrêtés en 2011… Accuser Erri De Luca d’ « incitation au sabotage » participe de cet acharnement répressif. Mais envoyer derrière les barreaux un romancier traduit dans le monde entier n’est pas aussi « simple » que pour des militants inconnus. Si c’est bien le rôle de l’écrivain, « amplificateur » du message de résistance, qui est visé, le parquet a finalement requis le minimum à son encontre : huit mois ferme au lieu des cinq années possibles. Verdict le 19 octobre. Mais, quoi qu’il arrive, l’auteur de la Parole contraire (voir ci-contre) assume son engagement comme une nécessité.
Le chef d’accusation porté contre vous est « l’incitation ». Diriez-vous que c’est votre rôle d’intellectuel, ou d’écrivain, qui est directement visé ?
Erri De Luca : C’est exactement cela. C’est même ce que dit explicitement l’accusation ! Les attaquants ont ainsi déclaré que, s’ils me poursuivent, c’est justement parce que je suis un écrivain et que j’ai la possibilité d’avoir une parole publique. Et ils ont dit que, si j’avais été un citoyen anonyme, ils auraient certainement renoncé à une action pénale. Je suis donc poursuivi pour l’incitation que je serais supposé avoir exercée, mais aussi parce que je suis très engagé aux côtés de diverses luttes au sein de la société civile, qui visent à la protection de l’environnement, des territoires, de l’air ou de l’eau, en particulier en val de Suse, menacé par des travaux meurtriers.
Délivrer ce type de message de résistance fait-il partie de votre fonction d’écrivain ?
Non. Il ne s’agit pas ici de ma fonction d’écrivain, mais de citoyen. Je profite en revanche de ma position d’écrivain, non pour me poser en porte-parole de ces luttes, mais pour servir comme un relais d’antenne et renvoyer plus loin le signal de celles-ci. Je fais donc une distinction : comme citoyen, je suis engagé ; comme écrivain, je suis un mégaphone ou un amplificateur du message.
Vous avez milité dans les années 1970, à une époque où les écrivains et les intellectuels s’engageaient fréquemment. Comment définiriez-vous votre engagement, dans une période où beaucoup disent que l’engagement et les idéologies sont des vieilleries passées de mode ?
L’engagement n’est pas une vocation. Il naît lorsqu’on est face à des situations intolérables que l’on ne peut ignorer, éviter ou contourner. L’engagement, c’est quelque chose qui vous prend à la gorge, vous attrape, vous secoue et vous
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