Un désir de gauche

Fustigé par Manuel Valls comme le parangon de la « gauche passéiste », Benoît Hamon a pourtant réussi à imposer avec succès les sujets sociaux, sociétaux et écologiques dans la primaire.

Michel Soudais  • 25 janvier 2017 abonné·es
Un désir de gauche
© Photo : Bertrand GUAY/AFP

Grand écart et tension extrême. Le second tour de la primaire organisée par le PS opposera dimanche les deux candidats les plus diamétralement opposés, Benoît Hamon et Manuel Valls. La gauche et la droite du PS. Et pour la première fois, c’est le candidat représentant la gauche du parti qui arrive en tête du scrutin avec 35,86 % des suffrages. Avec, sur le papier, de bonnes chances de l’emporter, Arnaud Montebourg (17,3 %) ayant appelé ses électeurs à se reporter sur lui sitôt les premiers résultats connus. Lundi, Martine Aubry et ses proches, qui n’avaient pas émis de préférence jusque-là, lui ont également apporté un soutien public. En ballottage défavorable, Manuel Valls (31,22 %) n’a reçu le renfort que de Sylvia Pinel (et du PRG qu’elle préside). Si François de Rugy, crédité de 3,82 %, a fait savoir mardi matin qu’il ne « pourra pas voter pour Benoît Hamon » au second tour, il refusait encore d’apporter son soutien à l’ancien locataire de Matignon« à ce stade ». Par fidélité à la ligne de rassemblement défendue dans sa courte campagne, Vincent Peillon (6,79 %) a également refusé dimanche soir de donner une consigne de vote et laissé ses électeurs libres de voter en conscience.

Un choix assez simple tant l’opposition est nette entre les deux finalistes, pourtant tout deux formés au sein de la famille rocardienne. Benoît Hamon et Manuel Valls, âgés respectivement de 49 et 55 ans, n’incarnent pas seulement deux visions antagonistes de l’économie, avec des désaccords marqués sur le droit du travail comme sur les règles budgétaires. Entre l’éphémère ministre de l’Éducation et son ancien Premier ministre, les sujets de discorde ne manquent pas. Ils divergent même sur les sujets à mettre au centre de la campagne présidentielle. Quand le premier privilégie la question sociale, qu’il lie à l’écologie et les sujets sociétaux, le second veut mettre au centre du débat les questions d’identité, de sécurité et de laïcité.

Amateurisme et cafouillages

Mardi midi, à l’heure de boucler cette édition, les résultats définitifs de la primaire organisée par le PS étaient toujours inconnus. Sur son site, la Haute Autorité de ce scrutin n’affichait encore que des résultats partiels (uniquement en pourcentages), validés lundi à 18 h, et portant « sur 94,45 % de bureaux de vote, soit 6 808 bureaux ». Ils faisaient état d’une participation modeste de 1 597 720 votants, loin des « près de 2 millions de votants » annoncés fièrement par son président, Thomas Clay, dimanche soir. La publication de résultats erronés lundi matin – due à une « erreur humaine » d’un « permanent », selon les organisateurs, qui avaient évoqué auparavant « un bug » informatique – n’a fait que renforcer les soupçons de manipulation des chiffres de participation, celle-ci constituant pour la direction du PS le principal enjeu de ce premier tour marqué par un certain amateurisme : mauvais fléchage des bureaux de vote (7 530 étaient prévus, plus de 300 n’ont pas ouvert), possibilité de voter plusieurs fois, résultats non transparents, etc.

À en juger par les rares résultats locaux dont nous avons pu prendre connaissance, les votants se recrutent principalement dans un électorat urbain issu des catégories socio-professionnelles supérieures : 10,2 % des inscrits ont voté à Paris, contre 3,5 % en moyenne nationale. Ils ne sont que 2,9 % en Seine-et-Marne, 2,6 % dans le Cher et 2 % dans le Pas-de-Calais. À Tourcoing, ville populaire du Nord, 1,7 % des inscrits se sont déplacés.

Sans nier la diversité des motivations des votants, qui va du vote d’adhésion au projet d’un candidat à des « stratégies » relevant du billard à plusieurs bandes, le résultat traduit un certain désir de gauche. Les scores cumulés des deux alliés de la « cuvée du redressement », Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, peuvent être lus comme une motion de censure à l’encontre de la politique conduite, depuis l’été 2014, par Manuel Valls sous l’impulsion de François Hollande avec l’appui d’Emmanuel Macron. Une revanche des urnes après les six recours au 49-3 de leur gouvernement pour imposer les lois Macron et El Khomri. Dès son entrée en campagne, fin août, le député des Yvelines avait dit qu’il abrogerait la loi travail s’il était élu. Il avait d’ailleurs fait partie des 56 députés qui, à deux reprises, avaient tenté de présenter une « motion de censure de gauche » suite à l’engagement de la responsabilité du gouvernement sur ce texte, sans aller toutefois jusqu’à voter celles présentées par la droite. Après des hésitations, l’ancien ministre du Redressement productif avait également fait cette promesse.

Pour autant, Benoît Hamon n’est pas perçu par les électeurs qui l’ont porté en tête du scrutin comme le parangon de cette « gauche passéiste », que fustigeait Manuel Valls dans l’Obs en octobre 2014, attachée « à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et par le souvenir des Trente Glorieuses ». Sur cinq sujet au moins, il a pu apparaître comme faisant souffler un air frais sur les vieilles idées du PS.

Le revenu universel

Cette proposition, très décriée par ses concurrents socialistes, a polarisé les débats. Portée par des économistes ou des associations depuis plusieurs années, elle était inédite dans le débat d’une présidentielle jusqu’à ce que Benoît Hamon n’en fasse son étendard. Et la présente comme « un des leviers » pour « repenser le travail et la place que nous souhaitons lui accorder dans notre vie » (Les Échos, 3 octobre). Ce revenu, qui « serait distribué à chaque citoyen majeur sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni contrepartie », constituerait « un formidable outil d’émancipation individuelle », assure-t-il. Un outil qui va de pair avec sa volonté de « renouer avec le mouvement de baisse du temps de travail ». Mais dont il ne cache pas non plus qu’il est une réponse à la raréfaction du travail qu’entraînera « la révolution digitale et robotique ».

Transformation écologique

« Plus jamais je ne serai socialiste sans être écologiste. » La formule répétée à maintes reprises dans la campagne a fait mouche. Benoît Hamon s’en est expliqué dans nos colonnes (Politis n° 1432), il « ne croit plus au mythe de la croissance ». Dans un parti dont les dirigeants ne conçoivent depuis plus de trois décennies la redistribution des richesses que subordonnée à un très hypothétique retour de la croissance, le propos est iconoclaste. « Nous sommes arrivés aux limites d’un modèle consumériste, productiviste et matérialiste, qui exige tant du sacrifice de la planète et des droits sociaux qu’il est désormais insoutenable », affirme-t-il encore. Au menu de sa « transition écologique », on trouve l’objectif de 50 % d’énergies renouvelables dès 2025, des plans d’investissement dans la rénovation énergétique et pour développer le bio et l’agroécologie, la sanctuarisation des biens communs (air, eau, sols), l’interdiction des pesticides et des perturbateurs endocriniens, la sortie du diesel à l’horizon 2025…

Cette conversion à l’écologie de l’ancien ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire a été bruyamment saluée par les gardiens du label. C’est « le plus écolo-compatible des candidats »,ont estimé Yannick Jadot et Michèle Rivasi. Mardi, dans Le Figaro, David Cormand s’enthousiasmait pour ce candidat qui incarnerait « une troisième gauche, la gauche 3.0 du XXIe siècle, une gauche écologiste, celle de Nuit debout, du film Demain, celle des zadistes aussi » (sic). Cette conversion est toutefois récente. Quand, en 2011, Benoît Hamon appelait déjà dans un essai à Tourner la page (Flammarion), l’écologie n’était nullement évoquée, hormis par quelques phrases passe-partout. Trois ans plus tôt, au congrès de Reims, premier signataire de la motion « Un monde d’avance », qui regroupait l’ensemble de la gauche du PS, il n’avait pas retenu dans le texte de cette motion les développements, figurant dans la contribution de Jean-Luc Mélenchon, intitulée « Pour réinventer la gauche », sur l’existence d’« un intérêt général écologique » et la nécessité d’envisager « une planification écologique ».

Changer de république

En annonçant sa candidature le 16 août sur France 2, Benoît Hamon avait repris la formule retenue par Arnaud Montebourg pour titrer son essai à charge contre la Cinquième République : « C’est une machine à trahir », avait lancé le député des Yvelines. Il a avancé depuis ses propositions pour passer à une sixième république sans toutefois en passer par la convocation d’une constituante : septennat non renouvelable, limitation dans le temps du cumul des mandats, dose de proportionnelle pour l’élection des députés, un Sénat citoyen et représentatif de la société civile, 49-3 citoyen, participation des citoyens à l’élaboration de la loi… Le candidat avait ajouté sa touche contre les « hommes providentiels » qui, comme « les quinquennats, se succèdent » sans apporter de solutions aux « problèmes essentiels des Français ». Une désacralisation de la fonction et un parti pris de modestie qui n’est pas sans rappeler la promesse hollandienne d’être « un président normal », mais qui séduit toujours.

La laïcité

Contre Manuel Valls et les tenants d’« une laïcité identitaire qui agirait comme un glaive anti-religion et anti-islam », Benoît Hamon rappelle que « la laïcité est un principe de vivre-ensemble et non une valeur ». Une position qu’il dit avoir mûrie en lien avec l’islamologue Rachid Benzine. L’ancien lycéen breton qui affichait la main de SOS Racisme au revers de sa veste, son premier engagement, juge « extrêmement dangereux de ramener à la religion de leurs parents ou à leur propre religion des gens qui, jusqu’ici, étaient français, limougeauds, brestois… » Et veut agir de manière plus efficace contre les discriminations en créant « un nouveau corps de contrôle de l’administration ». Lequel pourrait être placé auprès du Premier ministre ou du ministre de l’Intérieur, et qui, à l’instar de l’inspection du travail ou de la répression des fraudes, viendrait « tester régulièrement des commerces ou des entreprises ».

Légalisation du cannabis

La preuve de l’échec de la répression n’étant plus à apporter, Benoît Hamon a clairement opté pour la légalisation du cannabis avec un encadrement de sa distribution pour mettre fin au trafic dans les quartiers populaires. C’est une de ses propositions sociétales courageuses, comme le droit de mourir dans la dignité, qui lui vaut d’être accusé de faiblesse et d’irresponsabilité par la vieille gauche vallsienne, qui ne renoncera à aucun des arguments dont pourrait user la droite pour tenter, d’ici à dimanche, de lui barrer la route de l’investiture.

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