Le rap, entre haine anti-flics et liberté d’expression

Ce 17 septembre, le rappeur Jo Le Phéno passait devant le tribunal pour sa chanson « Bavure ». Alors qu’il cherchait à dénoncer les violences policières, les syndicats de police et Bernard Cazeneuve lui reprochent des propos violents et injurieux.

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Les noms d’Orelsan, Dieudonné ou encore Renaud ont résonné dans la 17e chambre. Pas étonnant puisque cette salle, surnommée la chambre des libertés, jugeait ce vendredi 17 octobre le rappeur Jo Le Pheno. Jois Njibu, de son vrai nom, est poursuivi pour atteinte volontaire à la vie et injure publique envers une institution pour son clip « Bavure », diffusé en août 2016. Les syndicats de polices s’étaient alors élevés contre la vidéo, dénonçant des « outrages succédant aux menaces et aux appels au meurtre des policiers ». Ils avaient été soutenus par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, qui a lui aussi porté plainte.

Un contexte particulier

Qu’importe si le clip est diffusé deux semaines après la mort d’Adama Traoré dans la gendarmerie de Beaumont-sur-Oise, et si « Jo » raconte lui-même son vécu des contrôles policiers aux Amandiers, son quartier du XXe arrondissement de Paris où il a tourné le clip. Il explique d’ailleurs avoir écrit ce morceau « face à l’accumulation de ce genre d’événements ». Pour le procureur, « Bavure » constitue « une incitation à la haine » dans un contexte de violence à l’égard des policiers.

C’est d’ailleurs ce que souligne Jean-Marc Bayeul, secrétaire du syndicat des cadres de la sécurité intérieure (SCSI-CFDT). À la barre, il explique : « Notre démarche n’est pas de porter plainte systématiquement pour ce genre de propos. Mais avant ce clip il y a eu l’affaire du quai de Valmy et après, celle de Viry-Chatillon. Nous voulions marquer le coup à titre d’exemplarité. » Le contexte justifierait donc le procès d’un chanteur pour des propos « anti-flics » ? « C’est ainsi alors ? On interdit le rap au même titre que l’on limite les libertés individuelles dans l’état d’urgence ? », s’interroge Me Said Harir, avocat du chanteur.

« Un chanteur de rap, pas de comptine »

Au fil des cinq heures qu’a duré l'audience, le tribunal s’est concentré sur les propos du titre, notamment la phrase « Faut les fumer ». « Ça sonnait bien avec les assonances de la phrase d’avant, j’aurais pu dire "faut les condamner" à la place », justifie le prévenu. « C’est un chanteur de rap, pas de comptine », s’exclame son avocat. Jois Njibu se défend, calmement, au nom de la liberté d’expression artistique : « Lorsque je chante, je suis Jo Le Pheno ». « Ce qu’on analyse aujourd’hui ce n’est pas un style musical, mais une idéologie » contre la police, réplique Me Benoît Chabert, représentant l’État. Pourtant, le jeune homme de 23 ans n’a jamais cautionné la violence contre les policiers. Face aux juges qui s’interrogent sur la gestuelle des personnes qui apparaissent dans le clip en mimant des mises en joue, les soutiens de Jo rigolent dans le public.

C’est du rap ! Assas ce n’est vraiment pas le même monde que Les Amandiers.

Hommages

Autre élément qui interpelle le tribunal : le clip de « Bavure 2.0 », diffusé en avril 2017. Une récidive pour les parties civiles, une réponse pour le rappeur qui « voulait expliquer [ses] propos ». Dans le clip il chante : « J’incite personne à la haine, Moi j’incite personne à tuer qui que ce soit. J’incite personne à se laisser faire. » Le mois d’avant, le procès avait été reporté dans le contexte de l’affaire Théo, qui aurait sans doute eu un impact sur le jugement. Si le procureur récite les noms des policiers morts depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, sur les lèvres des soutiens de Jo, dont le collectif Urgence notre police assassine, on récite ceux de Zyed, Bouna, Adama, Théo et Lamine Dieng. Ce dernier, mort en 2007 suite à une interpellation policière, apparaît d’ailleurs dans le premier clip : il vient lui aussi des Amandiers.

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Une musique stigmatisée

À la fin de sa plaidoirie, durant laquelle il a fait un parallèle entre les paroles du rappeur et les actes terroristes ciblant les policier revendiqués par l’État islamique, le procureur a requis 3 000 euros d’amende. Le verdict sera rendu le 8 décembre. Mais lorsqu’il sort de la 17e chambre, Jo a le sourire, « checke » ses soutiens et son avocat : « Chacun a ses positions dans ce procès, moi j’ai les miennes », explique-t-il. Me Harir remarque que l'« on a beaucoup plus de mal à parler de liberté d’expression artistique pour les rappeurs. On sait très bien que cette musique est particulièrement stigmatisée ». Lors de sa plaidoirie, il a récité les paroles du chanteur Renaud : « À Longwy comme à Saint-Lazare, plus de slogans face aux flicards, mais des fusils, des pavés, des grenades ». Parlait-on de haine anti-flic pour ces paroles-là ?


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