Smartphone : comment la technique façonne le monde

Avec ses diverses prouesses, le téléphone « intelligent » consacre le modèle libéral et consumériste de la Silicon Valley. Au point que les pionniers du système eux-mêmes tirent le signal d’alarme.

Erwan Manac'h  • 22 novembre 2017 abonné·es
Smartphone : comment la technique façonne le monde
© photo : PASCAL GUYOT/AFP

Le premier président de Facebook, Sean Parker, a vidé son sac, le 9 novembre. Pétri de culpabilité, il s’inquiète du rôle des algorithmes développés par son ancien employeur, qui exploitent « la vulnérabilité de la psychologie humaine » et nous rendent accros : « Dieu seul sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants ! »

Les pionniers du Web sont nombreux, ces derniers mois, à exprimer publiquement leurs inquiétudes face à l’emprise grandissante du numérique sur nos vies. « Une poignée de personnes d’une poignée de sociétés oriente par ses décisions la façon de penser d’un milliard de personnes aujourd’hui », affirme notamment Tristan Harris, ancien « philosophe produit » chez Google. Ubérisation du travail, sursollicitation de notre attention, influence des algorithmes prédictifs et du marketing personnalisé… L’explosion de l’Internet mobile a des conséquences encore impossibles à percevoir totalement. Une certitude, tout de même : l’ordinateur que trois quarts des Français ont en poche est en train de modifier nos modes relationnels et notre manière d’être.

« Ce n’est pas une question de société, c’est une question de civilisation », estime le philosophe Éric Sadin, qui observe un mouvement puissant de « silicolonisation du monde ». Partant de son berceau, la Silicon Valley, le Web est en train de consacrer « un stade nouveau du capitalisme, désormais mué en “techno-libéralisme” », une forme d’« anarcho-libéralisme numérique fondé sur la marchandisation intégrale de la vie et l’organisation automatisée de la société ».

Le règne de l’individualisation

Le smartphone (et l’Internet mobile en général) provoque un double mouvement de numérisation de notre vie : nos faits et gestes sont désormais décalqués en ligne par ce que nous postons sur les réseaux sociaux et la constellation de données recueillies en permanence par les applications de nos smartphones. Réciproquement, le numérique colonise la vie réelle en s’imposant comme un intermédiaire dans nos tâches quotidiennes : outil unique, il remplace boussoles, livres, calculettes, agendas, etc. Il « dévore le monde », frissonnait dès 2011 l’un des pionniers du Web, Marc Andreessen. « Avoir le monde en main signifie aussi, automatiquement, être aux mains du monde », tranche également le philosophe italien Maurizio Ferraris.

S’il est un formidable outil de communication, qui fluidifie notamment les relations sociales en les affranchissant des frontières physiques, le smartphone n’est pas pour autant un outil neutre. Il modifie notre espace-temps en ouvrant une fenêtre permanente sur l’immensité numérique. Tout va plus vite. Le moindre désir, la moindre question semblent pouvoir trouver une réponse immédiate. « Nous pilotons à l’émotion, à l’instantané […], d’une obsolescence l’autre », écrit l’essayiste Francis Brochet [1]. C’est vrai pour le commerce – le publicitaire Stéphane Fouks constate que les marques se construisent plus rapidement aujourd’hui qu’hier, mais qu’elles disparaissent aussi beaucoup plus vite– comme en politique, où le rythme est désormais donné par un besoin de renouvellement permanent. Le « récit national » s’efface au profit d’un éternel présent, pour tenter de capter l’attention de citoyens irrités ou désintéressés par la lenteur du processus démocratique.

Car le smartphone contribue également à modeler notre représentation du temps autour de l’idée d’efficacité. Digne héritier de la tradition technologique des débuts de la Silicon Valley, tournée vers l’industrie militaire dans les années 1930 et 1940, il est un outil de rationalisation par excellence. Au point qu’il simplifie des tâches que nous n’avions pas besoin de faire avant, comme le dit une boutade répandue. Une rationalisation d’autant plus nécessaire que notre attention est sursollicitée par le numérique et que notre « temps de cerveau disponible » se raréfie. Chaque moment est désormais envisagé sous l’angle de la rentabilité potentielle, et « c’est tout notre être qui devient l’objet d’un enjeu entrepreneurial », analyse le journaliste Nicolas Santolaria [2]. Cela « fait tout particulièrement intérioriser au sujet la logique de la concurrence par l’innovation, en lui faisant un devoir de maximiser ses gains et, ce faisant, de “s’auto-maximiser” », écrivent le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval [3].

Avec l’instantanéité offerte par l’Internet de poche, l’individu-consommateur est aussi gagné par un sentiment de toute-puissance. Une idée d’être en permanence en prise directe avec le monde, qui accompagne un phénomène de « désintermédiation ». Dans l’entreprise, le management devient plus horizontal, mettant le chef d’entreprise en lien avec ses salariés grâce à la connexion de tous aux outils de gestion numérique. Un management qui réduit l’intervention des cadres intermédiaires comme des syndicats. Les applications Uber, Deliveroo et leurs équivalents dans une multitude de services poussent cette logique à l’extrême en organisant un marché permanent en ligne où se rencontrent une offre de service et la demande, sans autre intermédiaire que l’application.

Ce mouvement est aussi de mise en politique, que ce soit avec Nuit debout, formidable mouvement de réappropriation de la parole qui a copié sur les places publiques l’horizontalité et le foisonnement caractérisant l’expression citoyenne sur Internet. Preuve supplémentaire qu’Internet et notre smartphone peuvent être un laboratoire fécond pour des alternatives démocratiques.

Mais le mouvement des places peut être mis en parallèle avec une apparition des populismes, qui tentent de nouer un dialogue direct entre un leader et les citoyens, « hors partis ». L’élection de Donald Trump, et le rôle trouble des réseaux sociaux dans la diffusion de fausses informations ont démontré le risque que représente cette tendance. Avant, déjà, Barack Obama s’était appuyé sur le premier des réseaux sociaux pour mener ses deux campagnes victorieuses.

Dans le commerce, cette « désintermédiation » facilite la mise en vente de domaines de la vie privée encore préservés de la marchandisation. Sa chambre d’amis en location sur AirBnB, son siège passager le temps d’un trajet via BlaBlaCar… Le smartphone provoque une progression considérable de la sphère marchande. C’est « l’avènement d’un modèle néolibéral très individualisé » et la disparition « du vieux modèle de solidarité », écrit le chercheur Evgeny Morozov [4].

Nos esprits piratés

Il est une autre marchandisation, invisible celle-ci, qui génère des profits colossaux et décuple l’appétit de l’industrie numérique sans même que l’utilisateur du smartphone ait besoin de passer à la caisse. Les données personnelles – comme la géolocalisation, les « like » que l’on distribue sur les réseaux sociaux et l’enregistrement de toutes nos actions sur le téléphone intelligent – sont « monétisables » auprès des publicitaires, qui construisent désormais des messages personnalisés et contextualisés. Bien plus efficaces, selon leurs études, que le bon vieux matraquage publicitaire.

Ce qui est privatisé et vendu ici, souvent sans que l’on s’en aperçoive, c’est notre temps d’attention. Or ce business, au cœur du modèle économique d’Apple, de Facebook, de Google, de YouTube et consorts, est structurant dans le développement du numérique mobile. Au point que la machine s’adresse à son utilisateur sur le seul registre du consommateur potentiel. « Tout a vocation à devenir consommation, jusqu’à nous-mêmes. Capturant au plus près les intentions qui déterminent les actes d’achat », souligne Nicolas Santolaria.

Cette masse de données, le « big data », n’est analysable que par la machine. C’est là qu’interviennent les algorithmes d’intelligence artificielle, capables de recouper la masse d’informations produites par un individu avec celles produites par les autres internautes à l’échelle planétaire. Avec ces clés en main, ils peuvent prévoir nos comportements et nos désirs mieux que nous-mêmes.

Ces algorithmes ont déjà des implications très concrètes, comme la tarification individualisée en fonction des habitudes du consommateur. Les assureurs proposent ainsi des tarifs « sur mesure » aux clients qui acceptent des capteurs dans leur voiture (mesurant les risques pris sur la route) ou des podomètres à leur poignet (pointant leur activité physique journalière). Une nouvelle percée de la logique de rentabilité dans nos gestes quotidiens.

Les algorithmes prédictifs, en plein boom, favorisent aussi le développement du marketing prédictif, capable d’anticiper, voire de susciter un clic ou un achat en ligne. La « technologie persuasive » identifie comment induire un désir en envoyant le bon message au bon moment, dans le bon format.

Cette sollicitation capable de toucher sa cible au cœur, déjà presque banale sur Internet, amenuise notre libre arbitre et accroît la dépendance à notre machine, comme l’a publiquement regretté Tristan Harris, l’ancien ingénieur de Google, estimant qu’il n’y a « pas de problème plus urgent » : « Nos esprits peuvent être piratés. Nos choix ne se font pas de manière aussi libre que ce que nous pensons. »

Un autre ancien de Google, James Williams, résume ainsi la situation : les algorithmes prédictifs constituent « la forme la plus importante, standardisée et centralisée de contrôle de l’attention dans l’histoire de l’humanité ». Sachant que, depuis la première élection de Barack Obama, les algorithmes prédictifs sont utilisés à des fins de marketing politique pour envoyer des messages personnalisés aux électeurs.

Ces techniques tendent également à faire disparaître l’imprévu et l’inattendu, qui fondent notre subjectivité. Contribuant à faire de nous une armée de clones. C’est, cette fois, l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, qui le dit : « Le pouvoir du ciblage grâce à la technologie sera tellement parfait qu’il sera très dur pour les personnes de voir ou de consommer quelque chose qui n’a pas été, d’une certaine manière, taillé sur mesure pour elles [^5]. » « L’homme augmenté […] est en réalité une subjectivité diminuée, asservie, voire anéantie », assène Nicolas Santolaria.

À contre-courant du mouvement de « désintermédiation » ouvert par le numérique, l’algorithme pourrait donc s’imposer comme un nouvel intermédiaire de toute action, par la fenêtre du smartphone. « L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipation, la prédiction et la régulation, remarque le journaliste Philippe Vion-Dury. C’est bien plus qu’une révolution numérique, c’est un véritable projet politique qui est à l’œuvre [6]_. »_

La Silicon Valley au pouvoir ?

Instantanéité, horizontalité des rapports humains, esprit entrepreneurial, consumérisme hédoniste, individualisme… Voilà précisément les ingrédients du rêve formulé par les inventeurs d’Internet. Car il faut se souvenir que l’idée de mettre les hommes en réseau est née chez les héritiers du mouvement hippie et de la contre-culture californienne des années 1960-1970. Leur idéologie libertaire, voire libertarienne – consacrant la liberté individuelle sans entraves –, a donné naissance à l’informatique personnelle.

Ces premiers geeks, aujourd’hui à la tête des empires numériques, ont été biberonnés à la culture du hack (piratage). En économie, cela donne un goût prononcé pour la disruption ou la transgression, comme ne cesse de le marteler le « trublion des télécoms », lui-même ancien hacker, Xavier Niel, qui a fondé un empire en s’asseyant sur les règles établies par le vieux capitalisme et, souvent, sur les lois du code du travail et du commerce. Uber néglige tout autant le droit de ses chauffeurs et surfe sur les zones grises du droit pour parasiter l’économie du transport de la personne.

La vision du monde de ces acteurs cohabite avec les résistances de l’idéal libertaire et l’éthique émancipatrice des hackers, qui reste inscrite dans l’ADN d’Internet. À commencer par Wikileaks ou Wikipedia, lequel conserve un cap non lucratif malgré une audience considérable, ou des initiatives de « communs numériques » tels que la carte collaborative OpenStreetMap. Mais l’équilibre est instable et penche nettement du côté mercantile.

Où s’arrêtera cette conquête ? Les ambitions de ses pionniers, en tout cas, ne semblent pas avoir de limites. Steve Jobs, fondateur d’Apple, confiait à ses proches se considérer comme « un être élu et éclairé ». Et Mark Zuckerberg caresse le rêve de « construire de grandes choses », fort du pouvoir considérable qu’il possède déjà avec les 2 milliards d’utilisateurs de Facebook. Il multiplie désormais les discours politiques, distillant un nouveau grand récit en faveur du revenu universel, du partage des données médicales pour vaincre les maladies, pour la promotion de la culture entrepreneuriale et contre les inégalités de richesse. Il entend ainsi « définir un nouveau contrat social [7] » et pourrait se laisser tenter par une aventure présidentielle en 2020. Il aura alors 36 ans, soit un an de plus que l’âge minimum pour se présenter à l’élection.

La Silicon Valley peut également compter sur des appuis politiques solides. Les lois de dérégulation du marché du travail, comme celle de 2016 dite « El Khomri », sont justement pensées pour « construire les bases d’un nouveau modèle social à l’ère du numérique », selon l’intitulé du titre III de la loi. Elle comprend notamment l’individualisation du compte formation (CPA) et le référendum d’entreprise, qui met la somme des individus face à l’employeur sans intervention des syndicats, censés incarner l’intérêt collectif.

Forte de ces appuis, la Silicon Valley accroît son emprise, sans pour autant donner à voir le visage d’une nouvelle exploitation. Pour Éric Sadin, « un totalitarisme soft » s’installe sans dire son nom. Mais les choses évoluent. Les remords de certains pionniers du Web mercantile coïncident avec une dégradation de l’image de marque de la Silicon Valley, accusée notamment d’avoir accentué la diffusion de fake news. L’aube d’un débat nouveau, dans lequel les notions de big data, d’intelligence artificielle et de dépendance au smartphone doivent se faire une place. Un enjeu de liberté individuelle, de démocratie et de civilisation.

[1] Démocratie Smartphone,éd. François Bourin, 2017.

[2] « Dis Siri », enquête sur le génie à l’intérieur du smartphone, Anamosa, 2016.

[3] La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009, cité par Nicolas Santolaria.

[4] Libération, 14 mai 2016.

[5] Cité par Éric Sadin dans La Vie algorithmique, L’Echapée, 2015.

[6] La Nouvelle Servitude volontaire, Fyp, 2016.

[7] Discours à Harvard, le 26 mai 2017.

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Société
Publié dans le dossier
Le smartphone nous rend-il cons ?
Temps de lecture : 13 minutes

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