Corine Pagny : Le livre de sa jungle

En organisant des ateliers artistiques dans le camp de réfugiés de Calais, Corine Pagny a voulu donner une mémoire à ce lieu et à ses habitants.

Pauline Graulle  • 7 février 2018 abonné·es
Corine Pagny : Le livre de sa jungle
© Photo : Stéphane Sartorius

Tout a commencé face au roulis des vagues. C’était à Calais, il y a cinq ans. Corine Pagny est artiste-peintre. Elle vient de réaliser des sculptures éphémères en papier mâché, inspirées du carnaval de Dunkerque. « Je voulais les jeter à la mer, et là j’ai repensé à ce naufrage d’un bateau avec 300 personnes à bord qui venait juste d’advenir en Méditerranée. Tout d’un coup, j’ai trouvé ça indécent. »

C’est qu’à quelques kilomètres se dresse un bidonville géant qui ne s’appelle pas encore « la jungle ». Corine Pagny s’y rend, pour voir. En ressort bouleversée. « Je ne suis pas du tout militante. Je marche à l’instinct. » À la rencontre, aussi. Avec deux Italiennes, un Français et un Belge qu’elle a croisés, aussi désemparés qu’elle, à Calais, ils décident de partir à Lampedusa. Le voyage s’arrête en Sicile, où la petite troupe découvre l’hospitalité des Italiens vis-à-vis des réfugiés : « Il y a cette tradition de sauvetage en mer. On a comparé avec Calais. On s’est dit : on a du boulot. »

Retour dans le Nord. À ces files de centaines de personnes qui attendent des heures sur un vieux parking déglingué pour un repas. Un jour, Corine sort son carnet de dessin. « Un migrant m’a vue, il m’a dit : “En me dessinant, tu m’as redonné une humanité.” C’était un petit croquis de rien du tout. Ça m’a donné envie de pleurer. » L’envie d’agir prend le dessus. Avec les associations sur place, Corine Pagny lance le projet « Art in the jungle » – en anglais, pas pour faire snob, mais pour que tout le monde comprenne. Elle sera rejointe par une cinquantaine d’artistes. Comme cette comédienne italienne qui se grime en reine d’Angleterre et va serrer la main de tous ces gens qui donneraient leur vie pour traverser la Manche, en disant : « Bonjour, je vous attends au château. » Ce jour-là, la file d’attente s’est gondolée de rire… Corine Pagny se souvient aussi d’un bel atelier avec des Afghans autour de cerfs-volants – eux ne connaissent pas de frontières.

De l’art dans une jungle. Manière de laisser une trace, de témoigner pour l’extérieur. De dire, aussi, qu’à l’intérieur de ce no man’s land la vie peut ressembler à autre chose qu’à de la survie. « Même si on ne faisait pas de l’art comme n’importe où ailleurs, raconte Corine Pagny. Dès qu’il y avait une grève de camions, tout le monde détalait d’un coup pour essayer de monter dedans. »

Les souvenirs se mélangent : des histoires de vie et de mort, de voyages et d’attente, des scènes de liesse et de violences. Des flics qui confisquent les puces de téléphones portables ou les vélos. Souvenirs, aussi, d’avoir fait « autre chose » que de l’art – « forcément, on l’a tous fait ». Aide matérielle, hébergement, coups de main divers. L’idée de conduire Lul, ce jeune Érythréen rejeté par les services de protection de l’enfance au motif qu’il était majeur, de l’autre côté de la Manche lui a plus qu’effleuré l’esprit : « Je le voyais dépérir. Je me suis dit : si cet été il est toujours là, je le mets dans ma camionnette et je l’emmène. » Pas nécessaire au final.

Aujourd’hui loin de Calais, Corine Pagny vit, drôle de coïncidence, à Béziers, la ville du triste sire Robert Ménard. Ce qui ne l’empêche pas de travailler en très bonne entente avec le centre d’accueil local. Bientôt, elle va emmener les enfants au Musée des arts modestes à Sète. Sur les bords d’une Méditerranée dont elle voudrait leur montrer qu’elle n’est pas juste un immense cimetière bleu.

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