Procès de Tarnac – Jour 9

Faux documents, lectures subversives, pressions en garde à vue : surveillance et perquisitions incriminent-elles modes de vie et de pensée ?

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Vie collective, ouvrage collectif, inclinaison au partage et question post-foucaldienne de la disparition de l’auteur... Ce neuvième jour de procès serait-il une fable littéraire et philosophique quittant les sentiers monotones de la procédure pour s’aventurer sur ceux des communes où s’inventent « d’autres modes de vie » ? Plutôt une manière pour les prévenus de Tarnac de renvoyer le Parquet et les enquêteurs de police ayant procédé aux réquisitions à leur inculture.

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La bibliothèque du 2, place de l’Église à Tarnac (Corrèze) contenait plus de 5 000 ouvrages. Les policiers en ont prélevé certains, « dont un, en allemand, sur des actions effectuées par des groupes autonomes, cite Corinne Goetzmann en lisant le rapport, avec des parties traduites portant sur des crochets placés sur des caténaires... » La présidente évoque aussi un ouvrage d’Émile Pouget sur le sabotage. « Il présidait la CGT à l’époque, intervient Julien Coupat. La perquisition de la bibliothèque illustre ce qu'est la construction d'un dossier : on sélectionne dans la foultitude du réel les éléments d'une thèse... les policiers ont sélectionné des livres en fonction de leurs titres et de ce qui paraissait consonner avec leur thèse », pouffe-t-il en égrenant des titres d’essais n’ayant rien à voir avec le terrorisme, première accusation qui leur a valu garde à vue et incarcération. Ça n’est pas pour terrorisme qu’ils sont poursuivis aujourd’hui, mais l’énoncé des perquisitions fait remonter ce chef d’accusation finalement abandonné.

« Anarchie au Royaume-Uni ? Un road book dans l'Angleterre prolétarienne... Le Frisson de l'émeute de Sébastian Roché, un théoricien sécuritaire », énumère Julien Coupat qui déplore la disparition d’introuvables : Contre-guérilla du lieutenant-colonel Bigeard, ou Le Principe d'anarchie, en fait un livre sur la question de l'agir chez Heidegger que les policiers ont dû retirer du dossier en réalisant, peut-être, que cela n’avait rien à voir avec ce qu’ils cherchaient.

Un « élément de pensée » : L'insurrection qui vient

« Pour déterminer l'existence d'un groupe terroriste, se lance Mathieu Burnel qui a travaillé sur la question, il faut trois points : la connaissance entre des gens pour former un groupe, un élément pratique : un fait, et un élément de pensée, idéologique... ». Cet élément de pensée, c’est L’insurrection qui vient, ouvrage paru en 2007 aux éditions de La Fabrique et qui rejaillit ce jour dans le « procès de Tarnac », alors que la présidente fait réagir les prévenus sur les contenus perquisitionnés et les gardes à vue. « Depuis Voltaire, on a tendance à considérer qu'écrire un livre c'est pas trop grave, cette procédure montre que ce peut être le contraire. La question post-foucaldienne de l'auteur est assez centrale... », développe Julien Coupat qui n’a jamais reconnu être l’un des auteurs du collectif Comité invisible, contrairement à Mathieu Burnel.

« Vous écrivez des livres, monsieur Coupat ? », demande la présidente qui s’intéresse également au niveau d’allemand du prévenu, lequel a déclaré n’en avoir que quelques notions mais a néanmoins décroché un 18 au bac dans cette matière. « Comme dans toutes les matières, ce qui n’indique rien », précise-t-il en prenant un chemin de traverse sur le niveau d’allemand des Français qui ont étudié cette langue au lycée. La présidente – qui n’a pas eu 18 en allemand, mais a fait « l’effort » de lire L’insurrection qui vient, le coupe et lui demande des réponses simples.

« Ça ne vous a pas échappé que nous avions parfois du mal à nous faire comprendre », glisse Mathieu Burnel, qui tire souvent Julien Coupat par la manche pour lui demander d’abréger. « Ça ne vous a pas échappé que nous faisions notre possible pour essayer de vous comprendre », rétorque la présidente qui souligne que toutes les « questions » ne sont pas des « accusations ».

Un « groupe de Tarnac » né de la procédure ?

Julien Coupat revient alors sur ses écrits : des articles, notamment dans le numéro 1 de la revue Tiqqun, dont certains ont été rassemblés en « livre ». Il explique qu’il a suivi à l'EHESS un séminaire – en français – sur la pensée allemande et rédigé un mémoire sur le situationnisme – un « piège idéologique». Il continue à se défendre de tout rôle de chef.

Il faut s’interroger sur la notion de « groupe de Tarnac », avait glissé la présidente du tribunal en démarrant la journée. « Plusieurs prévenus ont déclaré qu'ils ne connaissaient pas les autres au début de la procédure. Ils ont signé des écrits collectifs... comme si un groupe était né de la procédure... » Une « fiction » dira plus tard à la barre Benjamin Rosoux, un des huit prévenus. « Une production symbolique de l’opération policière : on suit une personne et toutes celles qu’elle rencontre forment un groupe voire entretiennent un lien de subordination avec elle. »

Les autres prévenus entendus l’après-midi, Elsa Hauck et Bertrand Deveaud, racontent les pressions qu’ils ont subies pendant leurs gardes à vue. Sous surveillance pour avoir participé à une manifestation organisée à Vichy pour protester contre une réunion de ministres de l’Intérieur sur l’immigration le 3 novembre 2008, ils ont été interrogés sur leurs liens avec Julien Coupat et leurs opinions politiques.

Elsa Hauck, très lasse, se dit épuisée par la procédure et ce procès de trois semaines qui font comme « une petite tumeur dans sa tête ». Bertrand Deveaud, rouquin, plus timide, souligne qu’il avait 21 ans à l’époque, étudiait la sociologie, et a bien participé à cette manifestation qu’il a trouvée « joyeuse » – les enquêteurs de police l'avaient jugée particulièrement violente. Bertrand Deveaud ajoute que s’il n’est pas poursuivi pour refus de prélèvement ADN, c’est parce qu’il a cédé aux policiers qui l’ont menacé : « Vous pensez qu'il nous faut combien de temps à trois pour vous mettre nu ? »

L’audition de Manon Gilbert et Christophe Becker – couple alors, séparés depuis, comme Julien Coupat et Yildune Lévy – tranche. Ils sont poursuivis pour recel de faux documents et falsifications de documents administratifs et d’identités. L’un et l’autre ont précisé qu’ils refusaient de répondre aux questions. D'une voix blanche, Manon Gilbert explique comment l'acharnement du juge Fragnoli a « brisé des vies et des amitiés » : « Ce procès en est la suite... » Elle est là, pendant trois semaines à 500 km de chez elle pour des faits qu'elle nie : « Je n'ai jamais été la femme d'un faussaire. » Elle est musicienne professionnelle, elle voyage beaucoup. Croise beaucoup de gens. Leur appartement avec son ex-compagnon Christophe Becker à Limoges était en accès libre, des doubles des clés circulaient...

De la vie collective dans la procédure

« Quelque chose de central traverse ces deux semaines d'audience et ces dix ans de procédure : la vie collective, déclare Christophe Becker à son tour à la barre, avec une éloquence qui oscille entre l’impertinence et le dédain. Elle n'arrive pas à prendre corps. Elle n'a pas de chair. Un lieu comme ici n'est pas de nature à pouvoir l'éclairer. La vie collective, c'est pas seulement un partage des lieux, des infrastructures, des véhicules, c'est une inclination au partage. Un peu comme dans une famille. Nous n'étions pas une famille mais nous vivions de cette façon. »

Maître Assous pose quelques rares questions. Comme à Christophe Becker : « Si vous saviez à qui appartenait la pochette trouvée chez vous, le diriez-vous ? – Bien sûr que non, maître. » Le procureur Olivier Christen est mutique, on en oublie presque qu'il est là. 

L'appartement de Limoges de Manon Gilbert et Christophe Becker, était-il une plaque tournante de la « mouvance anarcho-autonome » ? « Là où l'on peut voir un repère de faussaires, on aurait pu voir un lieu de vie et d'enregistrement de musique », objecte Christophe Becker. « Ça n'est pas votre mode de vie qui est mis en cause, lui signale alors une juge du tribunal. Vous êtes libre de vivre comme vous voulez. Vous prêtez votre appartement à qui vous voulez. Mais vos réponses sont nébuleuses... »

« Ça n’est pas nos manières de vivre qui nous ont amenés ici ? J’ai bien peur que si, assène Benjamin Rosoux, responsable du Magasin général, l’épicerie de Tarnac. Tout ce qui est en jeu dans cette procédure, c’est l’entièreté de ce qu’on est, de ce qu’on représente, de ce qui nous lie, de ce qu’on lit... »


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