Free s’achète une fermeture en douceur du turbulent centre d’appels de Colombes

Les salariés du centre syndicalement « sensible » ont signé un accord de confidentialité, moyennant d’importantes contreparties financières, et acceptent la vente du site à un sous-traitant.

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La hache de guerre vient d’être enterrée au centre d’appels de Colombes (Hauts-de-Seine). Mais à quel prix ? Lieu d’importantes luttes syndicales depuis des années, Mobipel doit être cédé à Comdata, une des principales entreprises italiennes de centres d’appels implantée en France, pour devenir sous-traitant de la marque Free.

Les 230 salariés du site se sont farouchement battus contre ce projet, depuis son officialisation, en mars. Par peur de perdre les avantages rattachés au groupe Iliad (qui commercialise la marque Free) et parce qu’ils s’estiment victimes d’une « sanction collective ».

La cession initialement prévue pour le 8 juin a même été suspendue, le 28 mai, par le juge des référés de Nanterre, en attendant que soit jugé sur le fond un recours des salariés. La direction du centre est notamment accusée de ne pas jouer le jeu de la transparence, en refusant de livrer à l’expert-comptable des salariés les documents qu’il demande. À commencer par le contrat de prestation entre Iliad et Comdata, que le groupe ne semble pas disposé à communiquer à ses salariés.

Mais à quelques jours du procès, un accord vient d’être trouvé, le 11 septembre, avec les syndicats de Mobipel et la quasi-totalité des salariés du centre. Chaque salarié obtient une prime de 1 500 euros par année d’ancienneté et le maintien de certains acquis pendant quatre ans (régime de primes et mutuelle) et 40 postes sont ouverts pour des reclassements au sein du groupe Iliad. En contrepartie, les salariés et leurs représentants abandonnent toutes les poursuites en cours ou à venir et s’engagent au respect d’une stricte confidentialité.

Faire stopper toutes les expertises

Le protocole prévoit aussi la fin « immédiate et définitive » de trois expertises commandées par les représentants de salariés. L’une d’elles, révélée en février par Politis, dévoilait comment les « licenciements disciplinaires massifs » et « une logique de compression des effectifs » avait provoqué une chute de 60 % du personnel entre juin 2014 et septembre 2017.

La direction de Mobipel avait alors réagi en poursuivant le cabinet devant le conseil de discipline de l’ordre des experts-comptables et en contestant en justice ses honoraires. Le cabinet d’experts était à son tour contraint de saisir la justice pour obtenir les documents demandés et des réponses à une longue liste de questions précises, en rapport avec le projet de cession.

Un bras de fer que la direction de Mobipel semblait déterminée à faire cesser. Le protocole d’accord prévoit en effet le paiement en intégralité des missions d’expertise en cours, ainsi que la levée des procédures judiciaires et disciplinaires intentées par la direction.

La fin d’un centre particulièrement remuant

Au terme de discussions houleuses ces dernières semaines, tous les salariés de Mobipel ont fini par signer l’accord. Sauf un représentant Sud Télécom, en pointe dans le combat des salariés et dans la médiatisation des conditions de travail dans les centres d’appels du groupe, Anousone Um. Il s’en explique à Politis :

Je considère que ce protocole est rien de moins qu’un chantage. La direction paye les salariés pour qu’ils ne parlent plus et abandonnent leurs plaintes. Moi je veux conserver ma liberté syndicale de parole.

Salariés et sections syndicales, Sud comprise, ont préféré voir le verre à moitié plein, estimant que l’accord obtenu restait avantageux au regard du rapport de force sur place. « Grâce à la lutte, nous avons tiré le maximum de contreparties possibles. L’entreprise a d’ailleurs dû concéder beaucoup de choses, car elle est aux abois », juge Patrick Mahé de Sud Télécom. Les procédures légales en cours n’auraient pas pu, estime-t-il, faire définitivement annuler tout projet de cession du centre d’appels.

La vente prendra donc effet au premier octobre, sans suppression de poste et avec un déménagement des équipes de Mobipel dans le centre Comdata de Gennevilliers, au premier trimestre 2019. « Nous sommes ravis de cette issue négociée, a pour sa part réagi la direction du centre d’appels, à nos confrères de Mediapart. [Elle] apporte des garanties importantes aux salariés et leur permet de se projeter. »

En délicatesse avec une dégringolade de son titre en bourse, le groupe Iliad espère donc en avoir terminé avec un centre remuant, qui lui avait valu de voir ses méthodes de management exposées sur la place publique, notamment par une longue enquête de Politis en 2016 et un documentaire de Cash Investigation l'année suivante.


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