Où vont les gilets jaunes ?

Entre la réification ontologique du peuple et le mépris de tout ce qui vient de lui, la nécessité de montrer un chemin.

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Les positions que l’on retrouve dans les partis, mouvements, revues et magazines, mêmes les plus favorables aux revendications sociales et fiscales des gilets jaunes, sont sans grande influence sur le cours d’un mouvement qui ne les lit et ne les écoute guère. C’est au cœur des ronds-points, dans les manifestations, autour des braseros, dans les réunions et les assemblées générales que se tissent les liens puissants entre des femmes et des hommes dont la conscience politique s’accélère à grande vitesse. Dans ces lieux et ces moments de fraternité se construisent une identité, une fierté et une communauté. À cette heure, on y retrouve un arc-en-ciel du peuple de toutes opinions et sensibilités politiques ; c’est d’ailleurs là la force du mouvement, plus que le nombre véritable de manifestants. Aurait-on eu des révoltes populaires, parfois des révolutions, si des commerçants, des ouvriers, des démagos, des humanistes, des femmes, des hommes, des pacifistes, des violents, etc. ne s’étaient pas mélangés autour d’une même colère ? D’ailleurs, aucune grande révolte n’a jamais été totalement propre.

Entre la réification ontologique du peuple et le mépris de tout ce qui vient de lui, il y a surtout nécessité de montrer un chemin. Au sein des gilets jaunes, des militantes et des militants s’y essaient avec sincérité ; la faute consiste plutôt à déserter le terrain, au prétexte qu’il y a des éléments indésirables, car ce serait précisément donner les clés à ces derniers. À ce stade, voir que progressent les idées d’impôt juste, de démocratie, d’une police sous contrôle sont autant de bonnes raisons de voir le verre à moitié plein de bonnes intentions, plutôt qu’un cloaque de vandales antisémites et tabasseurs de journalistes.

Ceux-là, minoritaires, sont bien sûr à bannir, mais, nonobstant ce que peut et doit la justice, c’est au sein des gilets jaunes, et seulement là, que peut se faire ce tri. Quant à nous, journalistes, dont le rôle est d’abord de s’essayer à un devoir de vérité – et de respect des faits, y compris lorsqu’ils dérangent –, il est une obligation d’indépendance qui commence à l’égard du pouvoir. Sans fascination pour personne, nous donnons la parole à cette fraction du peuple en mouvement. Celle-ci ne fait pas seulement peur à certains à cause de la laideur que des médias nous en montrent, mais aussi pour ce qu’elle revendique au fond : le partage.


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