France Télécom, un cas pas si exceptionnel

Le système mis en place par le groupe, au cœur d’un procès sans précédent pour harcèlement moral, s’observe aussi à La Poste, à la SNCF et dans d’autres entreprises en voie de privatisation.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


Une étrange pesanteur s’est emparée de la 31e chambre du palais de justice de Paris depuis le 6 mai. Au fil des témoignages, c’est une blessure vieille de dix ans qui se ravive. Mais les mots prononcés à la barre décrivent une réalité cruellement actuelle. Comme un cauchemar tenace, le système déployé à France Télécom à la fin des années 2000 pour pousser ses salariés à la démission ressurgit ailleurs aujourd’hui en des termes quasi identiques. À la SNCF, à La Poste, à l’Office national des forêts (ONF) et dans nombre d’entreprises publiques en voie de privatisation, l’urgence est en effet de dégraisser, de remodeler et d’accroître la productivité, pour « faire face à la pression concurrentielle » en imprimant un virage managérial rapide.

Le résultat est spectaculaire : – 13 % des effectifs à France Télécom entre 2006 et 2009 après trois années de baisse tout aussi rapide, – 18 % entre 2005 et 2018 à La Poste et – 14 % à la SNCF sur la même période selon les chiffres officiels (1). Et le tout sans plan social. Car ces entreprises ont en commun d’avoir hérité d’un statut protecteur pour leurs salariés, qui ne peuvent pas être licenciés pour motif économique. Il faut donc pousser les agents à partir d’eux-mêmes, dans un autre versant de la fonction publique, en retraite anticipée ou par une démission pure et simple, souvent assortie d’un chèque. C’était l’objet du plan Act déployé à France Télécom entre 2006 et 2009, au cœur du procès pour harcèlement moral qui fait comparaître sept anciens cadres supérieurs du groupe, depuis le 6 mai à Paris.

Accroître la pression sur les agents

Cette cure d’amaigrissement vise à améliorer les indicateurs financiers, pour se rapprocher de la rentabilité d’une entreprise du CAC 40 ou dégager le « cash-flow » nécessaire au remboursement d’une dette générée, dans le cas de France Télécom, par des placements hasardeux. Tout est donc tendu vers des gains de productivité : il faut faire mieux avec moins.

C’est le principal facteur de la crise sociale qui ébranle La Poste depuis dix ans, avec, entre autres trouvailles, l’utilisation d’un logiciel qui calcule automatiquement les cadences des tournées des 73 000 facteurs et factrices, et guide la chasse aux temps morts – le « lean management » – dans une « formidable opacité », selon une expertise (2). « Facteur est un métier de plus en plus difficile », souffle une ex-salariée, qui a démissionné au bout de quelques mois « pour ne pas sombrer ». Elle décrit un rythme de travail physiquement usant et des salariés qui « se demandent comment ils vont vieillir avec [leurs] nombreux problèmes de santé, mais qui ne peuvent pas démissionner parce qu’ils ont une famille à nourrir ».

À lire aussi >> Facteur : un métier en souffrance

De même les agents de l’Office national des forêts (ONF), qui dénoncent une privatisation rampante, constatent une hausse de 30 % de la production de bois de l’ONF en trente ans, malgré des effectifs en baisse d’un tiers et des équipes « à l’os », notait dès 2016 un rapport d’expertise, qui alertait sur une ambiance « dépressive ».

À lire aussi >> Privatisation, la racine du problème de l'ONF 

Du côté d’EDF, où un virage managérial identique se déploie progressivement, c’est la Cour des comptes qui a claironné, en janvier, en constatant que « l’effondrement des recrutements, combiné à une vague importante de départs à la retraite, spontanés ou encouragés par des dispositifs d’accompagnement de fin de carrière, a permis le recul global des effectifs ». La Cour préconise également l’instauration d’une rémunération au mérite, « comme un instrument managérial destiné à distinguer les salariés les plus performants », afin de viser une « réforme ambitieuse » du management à EDF. Tout y est.

Partout où c’est possible, en effet, des indicateurs de performance individualisés sont déployés. « Le pire » des maux imputables au « tournant gestionnaire » de la fin du XXe siècle, selon le psychiatre Christophe Dejours, expert de la souffrance au travail, appelé le 10 mai à témoigner lors du procès France Télécom. « Cela génère une concurrence généralisée entre travailleurs et ruine les bases sociales de la coopération et du vivre-ensemble », observe le praticien. Avec les sociologues Christian ­Baudelot et Michel Gollac, convoqués le même jour à la barre, ils établissent un lien entre l’apparition « relativement récente » des suicides au travail et cet « effondrement du lien social » en entreprise résultant de l’idéologie managériale qui installe « la peur et surtout la solitude dans le monde du travail ».

Réorganisations permanentes

L’autre similitude frappante entre le dossier France Télécom et les grandes entreprises en voie de privatisation concerne les réorganisations, constantes et souvent simultanées, qui remodèlent le cadre de travail. La Poste connaît une réorganisation permanente, EDF vient d’entamer des négociations pour un vaste programme de mobilité, et les syndicats de la SNCF sont en position d’alerte maximale sur les conséquences des grands chantiers internes. Depuis la réforme ferroviaire adoptée l’an dernier, l’entreprise se transforme à grande vitesse, avec des suppressions de postes qui plongent les cheminots dans l’incertitude. Des chèques de quelques dizaines de milliers d’euros attendent les agents qui acceptent de démissionner, parmi les nombreuses personnes dont le poste a été supprimé lors d’une réorganisation.

À lire aussi >> Dans le laboratoire managérial de la SNCF

Surmenage des uns, mise au placard des autres, rupture des collectifs de travail, mobilités forcées et désorganisation des services, peur d’un démantèlement de l’entreprise : ces grands travaux installent ce que la sociologue Danièle Linhart appelle la « précarité subjective » chez des salariés pourtant en CDI, voire sous statut, et sont des moments particulièrement sensibles.

Préparer des lots

Ces entreprises se redécoupent également en lots, comme l’a explicité Didier Lombard, PDG de France Télécom, dans une conférence officieuse délivrée à un panel de cadres en octobre 2006, dont les enquêteurs ont retrouvé la trace. Il tablait, peu avant l’élection présidentielle de 2007, sur une stratégie « sophistiquée » visant à « mettre le réseau dans un coin et à y loger 25 000 fonctionnaires. Les politiques ne manqueraient pas d’imagination », promettait le PDG. Les activités les moins rentables sont également mises « dans un coin » à la SNCF, avec la séparation de la gestion des voyageurs (SNCF Mobilités), potentiellement rentable, et de l’entretien des voies qui ne saurait l’être (SNCF Réseau).

Un plan de séparation des activités d’EDF est également à l’étude et pourrait accoucher d’un montage similaire, avec la dette, le nucléaire et éventuellement l’hydraulique dans un pôle public et les activités rentables dans un autre, comme les renouvelables et la distribution. Un morceau de choix pour une éventuelle privatisation complète.

Vers une prise en compte des « risques psychosociaux » ?

Mêmes méthodes, mêmes maux. Les signaux sont particulièrement inquiétants à la SNCF. Selon plusieurs médecins du travail internes, des syndromes dépressifs et des idées suicidaires touchent un nombre préoccupant d’agents, et la CGT dénombrait 57 suicides en 2017. Soit deux fois plus, en proportion des salariés, qu’entre 2006 et 2009 à France Télécom. À La Poste, une cellule officieuse comptabilisait une quarantaine de suicides par an dans l’entreprise au tournant des années 2010 (3). Malgré les alertes répétées qui remontent depuis 2007 et le « grand dialogue sur la vie et le bien-être au travail » entamé en 2012, La Poste n’a pas su prévenir une suite d’événements dramatiques, fin 2016, en son sein.

Or c’est justement « la faiblesse des mécanismes de prévention sociale » à France Télécom, en dépit des alertes (4), qui a précipité la crise, estime Michel Gollac. « Lorsque le seul appel [à l’aide] que l’on peut faire, c’est à l’opinion publique, c’est très difficile. On ne peut être crédible que par un geste fort. Les suicides ont eu, entre autres motivations, une valeur d’appel. » Les entreprises en plein virage semblent avoir intégré cette donnée cruciale, au moins en apparence. Chez EDF, « la santé et la sécurité des salariés [sont] une priorité absolue » et la SNCF prévoit un accompagnement des mobilités dans le cadre de ses réorganisations.

Mais les syndicats dénoncent un discours de façade, qui n’a pas permis de dévier d’un millimètre la trajectoire des plans de transformation. À La Poste, la souffrance est traitée « par un renvoi quasi systématique des agents suspectés de fragilité vers la médecine du travail », pointait une expertise en 2011 (5). Un écueil qui rappelle, lui aussi, les termes du procès des sept cadres supérieurs de France Télécom. Depuis l’entame du procès, le 6 mai, leurs avocats s’évertuent à disculper l’organisation du travail, pour faire des 39 drames incarnés par les parties civiles des cas individuels.


(1) De 306 000 salariés en 2005 à 251 219 en 2018, selon les chiffres communiqués par l’entreprise.

(2) Cabinet Secafi, avril 2016.

(3) Qui veut tuer La Poste ?, Thierry Brun, éditions Politis, 2013.

(4) 45 rapports d’expertise alarmants et 76 rapports locaux des médecins alertant sur les risques psychosociaux.

(5) Rapport Isast sur le suicide d’un agent du centre financier postal de Paris, fin 2011, cité par Thierry Brun, op. cit.


La fonction publique accélère son virage managérial

La loi de transformation de la fonction publique, examinée jusqu’au 28 mai à l’Assemblée nationale, est un précis de néomanagement à l’usage d’un appareil d’État que la macronie s’est juré de convertir, rapidement, aux méthodes des entreprises privées. Pour fluidifier les grands travaux à venir, les droits syndicaux sont réduits (fusion des instances et suppression du droit de regard sur les projets de réorganisation, les mutations et les évolutions de carrière), et les mobilités professionnelles ou géographiques (ainsi que le « pantouflage » vers le privé) facilitées. La création d’une rupture conventionnelle propre à la fonction publique est également calibrée pour accélérer des futurs dégraissages.

La rémunération au mérite doit s’accélérer avec la systématisation des entretiens annuels, entre autres « leviers managériaux ». Et le statut de fonctionnaire sera allégrement enjambé par le recrutement de contractuels étendu aux emplois permanents et aux fonctions de direction, et par la création d’un « contrat de projet ».

Les syndicats craignent un effritement des collectifs de travail, sans garde-fous syndicaux pour prévenir les situations de souffrance, accentuées par une perte de sens de la mission des agents. L’objectif initial de supprimer 120 000 postes de fonctionnaire est désormais évoqué au conditionnel par l’exécutif. Malgré un rythme soutenu de suppressions de postes, il faudrait doubler leur nombre en 2020 dans la fonction publique d’État pour atteindre un tel chiffre.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.