Dossier : Viol de guerre : Le crime parfait

Viols de guerre : que justice soit faite !

Les violences sexuelles ont longtemps été considérées comme une part inévitable des conflits. Au point qu’elles n’ont que rarement été jugées pour ce qu’elles sont : des crimes. Des terres brûlées aux couloirs feutrés des institutions internationales, récit d’un inlassable combat contre l’impunité.

J e ne suis pas venue chercher de la pitié. Je veux que vous reconnaissiez que j’ai perdu ma jeunesse, ma vie », clame Kim Young Suk. « Pour nous, la guerre ne s’est jamais vraiment terminée », ajoute une femme à ses côtés. Décembre 2000. À Tokyo, des dizaines de femmes brisent un silence de soixante ans. Coréennes, Philippines, Chinoises, elles étaient « femmes de réconfort », sordide euphémisme employé par l’empire nippon pour désigner les quelque 200 000 femmes séquestrées et prostituées par son armée durant la Seconde Guerre mondiale.

Conçu pour « maintenir le moral et la discipline des troupes », ce gigantesque système d’esclavage sexuel n’a jamais été jugé. En 1946, les violences sexuelles n’étaient pas au rang des crimes jugés par le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient. Pas plus que les viols de masse commis par l’armée allemande ne l’étaient aux procès de Nuremberg. Quant aux exactions commises par les Alliés en Italie, en Allemagne, en France ou au Japon, seuls les historiens nous en rappellent le souvenir.

« Pendant très longtemps, les viols en temps de guerre n’ont pas été reconnus comme un crime. Ils étaient considérés comme un “dommage collatéral” du conflit ou encore un “butin” bien mérité pour ces braves soldats qui s’étaient battus si fort », souligne la juge Navi Pillay (1). En 1949, les conventions de Genève, définissant les règles fondamentales du droit humanitaire pendant les conflits armés, affirment certes que « les femmes seront spécialement protégées contre toute atteinte à leur honneur ». Mais ce principe théorique ne vient pas pour autant entamer l’idée que le corps des femmes est un champ de bataille et les violences sexuelles, une inévitable part du chaos. Au point que, pendant des années, nul n’a songé à juger ces actes pour ce qu’ils sont, des crimes, et que leur usage stratégique comme arme de domination, de répression politique et de nettoyage ethnique a été ignoré.

En 1997, à Arusha, en Tanzanie, Jean-Paul Akayesu, bourgmestre de Taba, affronte la justice. Pour la première fois depuis Nuremberg, une cour, celle du Tribunal pénal international pour le Rwanda, se penche sur des accusations de génocide. Trois ans plus tôt, 2 000 Tutsis ont été assassinés à Taba, jusqu’au sein du bureau communal. « À l’époque, plusieurs organisations de la société civile dénonçaient l’absence de crimes sexuels dans les chefs d’accusation, raconte Navi Pillay, seule femme parmi les trois juges du procès. J’ai donc interrogé la première témoin à ce sujet. Cette femme avait subi un viol, ainsi que sa fille de 6 ans. Ces violences n’étaient pas mentionnées dans sa déclaration initiale, tout simplement parce que personne ne lui avait posé la question. »

Personne n’avait enquêté. Pourtant, en 1994 à Taba, des centaines de femmes ont été violées et mutilées, souvent en public. Toutes tutsies. À la demande des juges, le procureur suspend les audiences pour enquêter et amende l’acte d’accusation. Un an plus tard, le bourgmestre est condamné. « Nous avions la preuve que les violences sexuelles commises et ordonnées par Jean-Paul Akayesu visaient spécifiquement les femmes tutsies. Pour la première fois, un tribunal international a donc établi que ces violences étaient constitutives du crime de génocide », résume Navi Pillay. D’après un rapport de l’ONU, près de 250 000 femmes tutsies ont été violées en quelques mois au Rwanda, nombre d’entre elles sciemment infectées par le VIH, leurs organes génitaux mutilés à la machette ou à l’acide.

Pendant ce temps, en Europe, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) juge des allégations de viol, torture et esclavage sexuel. Le monde découvre avec horreur les camps de viols de Foca, l’esclavage de femmes musulmanes par des miliciens serbes, l’usage du viol et des grossesses qui suivent comme arme de « purification ethnique ».

Un procès après l’autre, les deux tribunaux internationaux rendent ainsi compte du caractère systématique des violences sexuelles. Le viol n’est pas un dommage collatéral de la guerre, c’est « une arme à déflagrations », soutient la juriste et enquêtrice Céline Bardet (lire entretien ici). Honte et ostracisation de la victime, génération d’enfants nés de l’horreur, lente destruction d’une identité, d’une communauté… Au-delà de la violence de l’acte, c’est un crime qui perdure. « Les tribunaux internationaux sur le Rwanda, l’ex-Yougoslavie et plus tard la Sierra Leone ont été fondateurs dans la reconnaissance pénale de violences sexuelles », affirme Maxine Marcus, juriste internationale et ancienne procureure du TPIY.

Une justice toujours patriarcale

C’est tout l’héritage que porte la Cour pénale internationale, première juridiction internationale permanente pour les crimes de guerre et crimes contre l’humanité, entrée en fonction en 2002. Pourtant, les années passent et aucune condamnation n’est prononcée, alors même que les terrains d’enquête de la cour sont le théâtre de violences sexuelles de masse. Celles-ci sont même absentes des premières accusations portées par le bureau du procureur de la CPI, l’Argentin Luis Moreno Ocampo. « Ce n’était clairement pas sa priorité », assène Céline Bardet. Sur les bureaux de la CPI, les dossiers s’accumulent et, dans la grande concurrence des horreurs, les violences sexuelles sont encore une fois laissées de côté. Quand la Gambienne Fatou Bensouda prend la suite de Luis Moreno Ocampo, en 2012, elle affirme que la donne va changer, mais peine à tenir ses promesses.

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