Si les associations n’étaient pas là…

Nourriture, hygiène, eau… L’État a mis jusqu’à un mois avant d’assurer le minimum sanitaire et alimentaire aux populations en grande précarité. Reportage dans un squat d’Aubervilliers.

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L’étroite impasse est encombrée et l’équipe de Médecins du monde parvient tant bien que mal à se garer à proximité du squat de la Seine. Le canal Saint-Denis borde ce hangar désaffecté d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mercredi 8 avril, c’est la première visite sanitaire depuis le 17 mars, après trois semaines de confinement. Information sur les gestes barrières, symptômes du Covid-19, orientation vers l’un des deux médecins pour une consultation, si les habitants le souhaitent. D’habitude, tout cela se déroule dans les centres d’accueil, de soins et d’orientation (Caso) de Médecins du monde, à Paris ou à Saint-Denis, fermés pour limiter les contaminations. Nora Fallet décline le protocole de l’opération auprès de la quinzaine de personnes, infirmières, médecins, logisticiens, bénévoles. « Soyez aussi attentifs aux situations sociales difficiles que vous pourriez détecter. »

Le contraste visuel se passe de commentaires. Masques de protection FFP2, gants, gel hydroalcoolique pour l’équipe. Dans le squat, tout le monde va et vient « comme avant », ou peu s’en faut. Les gestes barrières semblent appartenir au monde extérieur, la promiscuité est constante. Près de 130 hommes migrants vivent dans ce hangar depuis juillet 2018, majoritairement ivoiriens, burkinabés ou maliens. Les matelas sont à touche-touche. Il n’existe en tout et pour tout qu’un point d’eau et qu’un WC (1). Avec le confinement, la plupart ont dû renoncer à leurs petits boulots au noir – sécurité, entretien, etc.

Dans la cour, on s’affaire autour de scooters ou de sa lessive. « Vous savez pourquoi nous portons des masques ? devance l’infirmière. Pour éviter de vous contaminer, parce que nous circulons de site en site toute la journée. » Et la consigne est claire : impossible d’en donner. « Il n’y en a même pas assez pour le personnel médical », souligne Adeline Grippon, responsable de la mission. La grande majorité est en situation illégale. « Expliquez qu’être positif au virus n’est pas un motif d’expulsion du territoire. Et que l’attestation de circuler ne régularise rien… » La police n’est venue qu’une fois, au début du confinement, raconte Brahima Camara, délégué du squat. « Nous avons surtout vu les associations. » Depuis le 17 mars, l’Armée du salut passe tous les matins pour distribuer des repas. Les banques alimentaires ont été mobilisées, des chaînes de magasins ont fait des dons.

Les infirmières délivrent des tickets sur demande, après un rapide questionnaire. Orange, c’est pour une consultation avec un médecin sous une petite tente. Gris, c’est pour récupérer un kit d’hygiène distribué par un groupe d’Action contre la faim qui s’est adjoint à la mission. L’ONG internationale, dont les missions sont en pause, s’est associée à Médecins du monde sur le terrain.

Idem pour Solidarités International et la Fondation Veolia, qui installent l’accès à l’eau et à l’assainissement dans les quartiers défavorisés des pays du Sud. Les partenaires se sont rapprochées de l’association médicale pour répondre aux besoins des squats et des bidonvilles. « J’ai été profondément choqué, témoigne Baptiste Lecuyot, de Solidarité internationale, qui intervient pour l’une des premières fois en France. Je n’avais qu’une perception intellectuelle de la situation, je n’imaginais pas une telle réalité. Des -quartiers pauvres du Sud sont mieux lotis qu’ici ! »

L’État s’est mis en branle, mais avec retard et parfois de grandes réticences (lire > Bidonvilles : L’État se bouge enfin). « Pendant les premières semaines, ce sont les associations qui ont fait le travail pour couvrir les besoins primaires : eau, nourriture, hygiène », relate Maxime Lopez, chargé de partenariat à Accueil, coopération, insertion pour les nouveaux arrivants (Acina), opérateur associatif mandaté par la préfecture d’Île-de-France auprès des bidonvilles et squats. De grosses structures comme les Restos du cœur ont pu partiellement reprendre leurs distributions quand elles ont été approvisionnées en matériel de protection, mais pas en grande banlieue. Alors il a fallu se débrouiller. Amelior, association de travailleurs biffins et récupérateurs de ferraille, a organisé des collectes d’aliments pour ses membres, dont la moitié sont mal logés ou SDF, « sur nos propres deniers jusqu’à début avril, quand la préfecture a enfin pris le relais en livrant des tickets d’alimentation à la Fondation Abbé-Pierre », indique Samuel Le Cœur, président d’Amelior.

Lire > Même le rebut manque

En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de l’Hexagone et le plus touché par la crise sanitaire (2), un collectif interassociatif s’est créé pour recenser les besoins et coordonner les interventions. « C’est aussi à son initiative que des municipalités récalcitrantes ont été poussées à installer des accès à l’eau, signale Maxime Lopez. À quoi bon inciter à se laver régulièrement les mains si les gens n’ont pas d’eau ? »

À Aubervilliers, les médecins ont réalisé cinquante consultations, dont quelques suspicions de Covid-19. « Pas de confirmation, faute de tests, mais pas non plus de symptômes préoccupants, tempère Adeline Grippon. Chaque personne a reçu un tract avec les numéros à joindre en cas d’inquiétude. » Un mineur isolé a été repéré. Mais aucune audience de placement ne peut se tenir dans le département en raison du confinement. « On tente de se débrouiller avec le réseau associatif », indique la responsable. Une jeune femme en détresse psychologique a été placée en hôtel social avec son compagnon, qui résidait dans le squat.

Brahima Camara salue l’activisme des associations mais s’agace pourtant. « Nous n’avons pas besoin de charité, il y a plein de bras valides, ici, qui ne demandent qu’à travailler. » Un membre de l’équipe médicale dialogue. « Pas de malentendu, nous sommes ici pour la pandémie… » Mais le délégué du squat a bien compris : la mobilisation sanitaire est au service d’un intérêt commun national dont ils ne se sentent pas bénéficiaires. « Qu’est-ce que ça nous apporte, à terme ? Rien. Ça fait deux ans que nous sommes là, avec des dossiers “droit au logement” en souffrance, des demandes d’asile, mais toujours ni papier ni statut légal… »

À VOIR > La visite de Médecins du monde en photos [diaporama]{: target="_blank" }


(1) Depuis notre passage, trois urinoirs et quatre toilettes mobiles ont été posés dans la cour par les services de la Ville de Paris, propriétaire du hangar.

(2) Fin mars, on y relevait la plus forte surmortalité du pays (+ 63 %).


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