«Les trois de Melle», symbole de la répression contre les opposant·es aux E3C

Au lycée de Melle (79), trois enseignant·es ont été suspendu.es à titre conservatoire pour leur engagement contre la réforme Blanquer. Le rectorat a ouvert une enquête administrative au sein de l’établissement. Récit d'une opposition contre l'organisation des épreuves de contrôle continu.

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D ès le départ, il y a eu une forte mobilisation contre l’organisation des épreuves communes de contrôle continu (E3C). Mais rien de plus que dans les autres établissements en France, se rappelle Camille (1), l’un·e des trois enseignant·es grévistes suspendu·es à titre conservatoire à la suite des mobilisations contre les E3C. Toute la différence s’est faite au niveau de la prise en charge de cette contestation par l'administration. »

Les 10, 11 et 12 mars, « les trois de Melle », sont suspendu·es pour 4 mois, avec interdiction d’entrer en contact avec leurs élèves et leurs remplaçant·es, après leurs participations aux manifestations contre la mise en œuvre de ces épreuves au lycée Joseph-Desfontaines, dans les Deux-Sèvres. Leurs convocations au rectorat de Poitiers provoquent 3 nouvelles journées de grève, auxquelles participent la quasi-totalité du personnel de l’établissement, mais aussi des élèves et leurs parents.

Lors de ces entretiens disciplinaires, le comité de direction de l’académie informe les enseignant·es, tous·tes syndiqué·es à Sud Éducation, de leurs suspensions sur la base de 5 rapports (rédigés par le proviseur de l’établissement, des inspecteurs de l’académie et des membres de l’équipe mobile de sécurité académique) au sortir d’une journée chaotique d’épreuves et de contestation, en février.

« On leur a dit qu’il allait y avoir une enquête administrative au sein de l’établissement pour objectiver les faits relatés dans ces rapports », explique Delphine Druet, la représentante syndicale qui a accompagné les trois enseignant·es, également co-secrétaire de Sud Éducation dans le département.

Selon l’intersyndicale (2) mobilisée sur cette affaire, « d’autres cas de menaces disciplinaires se sont produits sur l'ensemble du territoire, comme à Dole, Clermont-Ferrand, Bordeaux, Montauban, Carcassonne, Cahors, Strasbourg, Montbrison. » Des sanctions qui ne disent pas leurs noms, toutes prises à la suite du mouvement de contestation contre les E3C. Le comité de soutien « aux trois de Melle », qui a notamment publié une pétition, rappelle que la suspension à titre conservatoire, « déjà testée » contre des enseignant·es à la suite de leurs participations aux manifestations « permet à l'administration d'éviter toute procédure contradictoire et toute possibilité pour les collègues de se défendre ».

Mais que s’est-il passé au lycée de Melle pour que ces 3 enseignant·es soient retiré·es provisoirement de leurs fonctions et qu’une enquête administrative soit ordonnée par Bénédicte Robert, rectrice de l’académie de Poitiers, « afin de rassembler des éléments objectifs » pour « apprécier la situation et les suites éventuelles à donner afin de garantir le rétablissement des conditions optimales de sérénité et de fonctionnement » au sein l’établissement ?

« L'escalade » de la répression

À la rentrée 2019, le passage aux épreuves de contrôle continu fait suite à plusieurs mois de grève au sein du corps enseignant, qui reproche à sa hiérarchie (Jean-Michel Blanquer en tête), un manque criant de concertation et la fabrication d’une réforme injuste. Les personnels pédagogiques alertent quant au manque de préparation et aux choix des sujets dans la banque de données, mais le calendrier continue et vient se heurter au mouvement de contestation contre la réforme des retraites.

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À Melle, le climat est déjà tendu lorsqu’en janvier, les élèves se préparent à passer les premières sessions des E3C. « Nous avons continué notre mobilisation en refusant, par exemple, de choisir les sujets, raconte Dominique (1), l’un·e des « trois de Melle ». D’autant que ça ne convenait pas, et qu’il y avait des erreurs… Les profs ont leur propre progression dans le cadre de la continuité pédagogique, et les documents n’en tenaient pas compte. »

« Des inspecteur·ices académiques ont alors débarqué pour nous pousser à choisir les sujets et le proviseur a usé de méthodes d’intimidations pour nous “convaincre” », continue Camille, pour qui le refus de choisir n’avait rien d’une méthode d’action inédite : « Cela s’est passé ailleurs, mais la plupart des proviseur·es ont acté le refus et pris la responsabilité de faire ces choix, puisque c’est dans leur prérogatives. »

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Mais le jour des épreuves est aussi une journée de mobilisation nationale contre les E3C. Certain·es professeur·es refusent de surveiller les classes, et sont rapidement remplacé·es par des retraité·es sur décision du rectorat. Des élèves refusent de se présenter à leurs convocations. « Pendant ce temps, à l’intérieur, il y a eu beaucoup de dysfonctionnements dans la surveillance, reprend Dominique. Des élèves ont eu accès à leur téléphone, un enseignant n’a pas passé le document qu’il fallait… En bref, les épreuves ont été annulées, ce qui a évidemment mis en colère les élèves qui ont manifesté leurs désaccords le lendemain en affichant des pancartes, arrachées au fur et à mesure à l'initiative du proviseur. À partir de là, ça a été l’escalade et les relations avec la direction et l'administration, déjà difficiles, n’ont fait qu’empirer. »

Un établissement au bord de la rupture

En l’espace de 5 semaines une quinzaine d’enseignant·es se mettent en arrêt maladie, la plupart pour burn out. Dans la « salle des profs », l’ambiance est délétère et le proviseur « maltraitant », selon l’une des personnes interrogées. Des personnels de l’équipe craquent, confient des idées suicidaires. Les élèves, également sous tension, semblent à bout de nerf.

Après des alertes auprès du CHSCT (3), 5 membres de l’équipe, dont Camille et Dominique, accompagné·es de Delphine Druet, décident d’exercer leur droit de retrait. Pour elles et eux, « il fallait assainir la situation, calmer les choses. Malgré la visite de trois membres de la direction académique des services de l’Éducation nationale (DASEN) [qui a invalidé la demande d’un droit de retrait], rien n’a été fait, reprend Dominique. Après ça, évidemment, la pression est montée. »

© Politis

Plusieurs fois reportées, les épreuves sont une nouvelle fois programmées le 3 février. Sur l’ensemble du territoire, où les épreuves ont été perturbées, la menace d’un zéro pointé aux élèves réfractaires, se précise, mais n’empêche pas une partie des lycéen·es de Melle de participer au rassemblement devant l’établissement. Une chaîne humaine est organisée. Sur place, des inspecteur·ices d'académie viennent observer le déroulement de la journée et seconder le proviseur, accompagné·es d’une équipe mobile de sécurité du rectorat de Poitiers. « La police du rectorat et du ministère », lâche une enseignante. À l’extérieur, une quarantaine de gendarmes montent la garde. « Évidemment, tous ces dispositifs de sécurité ont été très mal vécu par les profs et les élèves de cette petite ville, ajoute Delphine Druet. Tout le monde était filmé, il y avait beaucoup de tension. »

Pendant ce temps, les élèves qui passent leurs épreuves sont enfermé·es de l’extérieur dans leurs salles de classes par le proviseur. Tout un étage est ainsi verrouillé, à clé ou sanglé, « y compris les portes coupes-feux, précise la représentante syndicale, doutant de la légalité d’une telle démarche. Évidemment, lorsque les élèves s’en sont rendu·es compte, ils ont appelé celles et ceux de l'extérieur à venir les “libérer”. Dans les salles, c’était le chaos : des élèves ont paniqué, fait des malaises… »

Dans les pages de La Nouvelle République, le journal local, un lycéen diabétique raconte avoir fait une « crise » :

On savait qu’on était enfermés et que l’alarme incendie avait été désactivée. J’ai eu peur, et j’ai voulu sortir, mais les portes coupe-feu avaient été sanglées pour qu’on ne puisse pas s’échapper. L’infirmière courait dans tous les sens pour rassurer les élèves qui faisaient des crises d’angoisse et des malaises. À l’extérieur, les manifestants essayaient d’enfoncer les portes pour nous libérer. C’était complètement fou.

Malgré la dégradation de la situation et les malaises, « le proviseur a refusé d’appeler les pompiers et avait d’ailleurs donné des ordres en ce sens, continue Delphine Druet. C’est ce que nous avons appris par la mère cet adolescent, lors de la conférence presse que donnera, plus tard, la députée de la circonscription, Delphine Batho ». Car si les parents ont finalement été contactés pour venir récupérer leurs enfants, la mère du lycéen décide de porter plainte pour « mise en danger d’autrui par violation d’une obligation réglementaire de sécurité ». Le proviseur, directement visé, est ensuite déclaré en arrêt maladie et remplacé. Dès lors, l’équipe n’aura plus de nouvelle.

Des dossiers à charge, sans défense

« Une porte a cédé, et visiblement, nous sommes tenu·es pour responsables, déplore Dominique, l'une des trois de Melle. Mais nous n’étions même pas à cet endroit-là quand s’est arrivé, alors on ne comprend pas ce qui nous est reproché, hormis notre engagement et notre mobilisation contre les E3C. » Selon Camille, « les rapports, qui ont motivé nos suspensions, sont à charges. On nous décrit comme des personnes agressives qui exercent une emprise sur nos collègues. C’est une caricature de nos traits de personnalité qui ne se base absolument pas sur des faits, ni sur une éventuelle faute professionnelle. »

Dans le même temps, la hiérarchie, qui n'a pas répondu à nos demandes d'entretiens, assure toujours que des dysfonctionnements, antérieurs à cette journée du 3 février ont motivé la création de cette enquête administrative, et qu’il s’agit de ramener un peu de « sérénité » pour la rentrée de septembre. De nombreux élèves et personnels éducatifs sont en effet interrogées « sur des questions générales » bien que, selon Delphine Druet, des questions très « de plus en plus précises » aient été poséesrelatives, notamment, à l’engagement des « trois de Melle », ou à la potentielle participation des personnels de l’établissement à un futur mouvement de grève à partir de la rentrée prochaine.

Le 2 juin, les enseignant·es suspendu·es, et une autre professeure, sont convoqué·es par les auditeur·ices en charge de cette enquête. Mais des interrogations persistent quant aux cadres de ces entretiens. Cette rencontre sera t-elle l’occasion de se défendre contre ces rapports estimés biaisés, puisque accusé de n’avoir que pour seule intention annihiler tout mouvement de contestation au sein de l’établissement ? Dans tous les cas, à l’issue de leurs suspensions provisoires, les enseignant·es s’exposent à des poursuites disciplinaires (CAPA) pouvant aller jusqu’à la radiation.

Et c’est effectivement ce qui inquiète Camille, pour qui les méthodes même de la procédure « sont à charge » :

Il n’y a pas de place pour la défense. Cette manière de procéder est indigne, tout comme l’entêtement du rectorat à ne vouloir rendre aucun compte dans le cadre d’une enquête qui se base sur des rapports qui ont été faits sans que nous puissions y prendre part. Ce que nous demandons, c’est une procédure équitable.

Pour l’enseignant.e, il ne fait aucun doute que cette procédure disciplinaire est liée à « notre engagement contre les E3C et nous ne le prenons pas à la légère. Nous savons ce que cela peut impliquer. Si nous passons au tribunal administratif au cours d’une CAPA, il en va de nos vies. »

« Nous espérons qu'ils vont s'arrêter là, ajoute encore Dominique. Tout ça est très difficile à gérer et si nous devions encore être sanctionné·es, ce serait très injuste. D’ailleurs, même si nous nous en sortions seulement avec un blâme, ce serait quand même une sanction répressive contre un mouvement de grève. Car nous n'avons rien fait de mal, nous n'avons agressé personne, nous n'avons commis aucune faute professionnelle grave. Je crains que tout cela soit fait pour faire peur au reste de l'équipe, faire rentrer les gens dans le rang. »


(1) Les prénoms, volontairement « mixtes », ont été changés

(2) CGT Educ'action, FNEC FP-FO, SNES-FSU, SUD Education 79, CGT, FO et Solidaires 79

(3) Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail


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