Joséphine Pencalet, première élue française

À Douarnenez, en 1925, une militante communiste devient conseillère municipale… sans en avoir le droit. Une situation inédite qui relancera la question du vote des femmes mais laissera un goût amer à cette pionnière.

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En 1925, la pointe Finistère est le théâtre d’une situation inédite : une femme, Joséphine Pencalet, est élue conseillère municipale de Douarnenez. Jusqu’en 1944, les Françaises ne sont pourtant ni électrices ni éligibles. Comment cette élection a-t-elle été possible ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord l’inscrire dans l’héritage des mobilisations suffragistes qui voient le jour dans les années 1880. Au-delà des clivages politiques classiques, les féministes militent alors en effet pour que les Françaises jouissent des droits politiques conférés aux hommes depuis 1848. Ces mobilisations trouvent des relais parlementaires, comme en témoigne le dépôt de la première proposition de loi sur le vote des femmes en 1901 (limité toutefois aux femmes sans mari). Les suffragistes présentent également des candidates aux élections. Mais tout cela en vain.

Les Françaises auraient pu devenir électrices et éligibles au sortir de la Première Guerre mondiale, comme 138 millions de femmes dans le monde. En effet, par une large majorité, les députés adoptent en 1919 l’égalité des droits politiques entre les sexes au titre de la reconnaissance de la contribution des femmes à l’effort de guerre. Mais, trois ans plus tard, ce texte est rejeté d’une courte tête par les sénateurs.

Le sujet revient dans les débats parlementaires à l’occasion de la préparation des élections municipales de 1925. Moins d’un mois avant le premier tour du scrutin, les députés adoptent un texte octroyant le droit de suffrage aux femmes pour les seules municipales. Bien que les sénateurs ne se soient pas encore prononcés sur ce texte, le ministère de l’Intérieur autorise le décompte des voix obtenues par des candidatures féminines. Les suffragistes présentent alors un nombre de candidates inédit jusqu’alors, auxquelles s’ajoutent des femmes présentées sur les listes socialistes et, pour la première fois, communistes. En effet, le Parti communiste français reçoit du Secrétariat féminin de Moscou la consigne de présenter au moins une femme sur les listes des scrutins municipaux. Si elle est loin d’emporter l’adhésion du comité central du PCF – qui ne compte qu’une femme –, la consigne n’a pas vocation à être discutée. Et voici que le PCF parvient à faire élire une poignée de femmes.

C’est dans ce contexte que Joséphine Pencalet, 39 ans, est élue sur la liste du Bloc ouvrier paysan emmenée par le maire communiste sortant, Daniel Le Flanchec. Figurant en 4e position – éligible, donc – en qualité d’«ouvrière d’usine », Joséphine Pencalet incarne les bouleversements socio-économiques que connaît la Bretagne au début du XXe siècle : née à Douarnenez dans une famille nombreuse de pêcheurs, elle migre en région parisienne, où elle épouse un cheminot dont elle a deux enfants avant de revenir, veuve, à Douarnenez et de se faire embaucher dans les conserveries de la ville. Depuis l’ouverture de la première usine en 1853, Douarnenez est en effet indissociable de l’industrie de la conserve et de ses penn sardin (« tête de sardine » en breton, en référence à leur coiffe). Indissociable également de luttes sociales à l’image de la grande grève de novembre 1924 à janvier 1925, soutenue par la mairie communiste et qui, au terme d’un bras de fer avec les usiniers et la préfecture, connaît une issue victorieuse. Auréolée de cette victoire, ouvrière parmi les ouvrières, Joséphine Pencalet rejoint ainsi la liste communiste, qui rafle 25 des 27 sièges dès le premier tour.

À peine installée comme conseillère municipale, Joséphine Pencalet est pourtant visée, parce que femme, par une procédure d’annulation de son élection, ce que confirme en novembre 1925 le Conseil d’État. Cette décision ne donne pourtant lieu à aucune réaction publique, ni à Douarnenez ni dans les instances ou publications du PCF. Dans l’intervalle, Joséphine Pencalet a siégé, comme en témoigne le registre des délibérations municipales. Retirée de la vie politique mais restée communiste de cœur jusqu’à sa mort à Douarnenez en 1972, elle enjoignit pourtant à sa famille de ne jamais voter, signe de l’amertume que cette pionnière conserva de sa courte expérience politique.

Par Fanny Bugnon Maîtresse de conférences en histoire contemporaine et en études sur le genre à l’université Rennes-II.  Lire « De l’usine au Conseil d’État. L’élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez (1925) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 125, 2015, et « Joséphine Pencalet, une Penn sardin à la mairie », dans Bretonnes, Arlette Gautier et Yvonne Guichard-Claudic (dir.), Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 183-200.

Voir aussi le documentaire d’Anne Gouerou, Joséphine Pencalet, une pionnière : http://bed.bzh/fr/films/josephine-pencalet-une-pionniere/


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