Ce 29 mai, faisons le « Mur » !

La Commune fête ses 150 ans. En l’absence de commémoration officielle, la traditionnelle montée au mur des Fédérés revêt cette année une importance particulière pour honorer la mémoire de ses morts.

Mathilde Larrère  • 26 mai 2021
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Ce 29 mai, faisons le « Mur » !
Manifestation des anarchistes, le 27 mai 1888, au cimetière du Père-Lachaise.
© Leemage via AFP

Ce 29 mai, pour les 150 ans de la Commune, nous monterons au mur des Fédérés. L’appel est signé de 89 organisations. Les associations préparent banderoles et pancartes, les chorales répètent les chants. La journée s’annonce festive et engagée !

Pas de commémoration officielle des 150 ans de la Commune, alors que le Président n’a pas lésiné sur le bicentenaire de la mort de Napoléon. La volonté de faire de cet anniversaire un temps fort est partie d’en bas, d’initiatives diverses, certaines impulsées par la plus ancienne association de la mémoire de 1871, créée en 1882, les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, d’autres par une association qui s’est donné comme nom ce qui est aussi son but : Faisons vivre la Commune !

À Paris, le lycée Voltaire affiche sur sa façade des portraits de communardes ; à Marseille, des jeux sur la Commune (mots cachés, tests de connaissances) couvrent les murs du Panier. Dans le petit village de Sauve, dans le Gard, une grande affiche représentant Louise Michel proclame : « La Commune, 150 ans, toujours vivante ». La commémoration est comme l’événement : spontanée, collective, foisonnante, inventive, populaire ! Nul doute que la montée au Mur en sera un moment fort.

L’histoire n’est pas un instrument

Le 25 mai 2020, George Floyd est tué par un policier blanc à Minneapolis. Partout dans le monde, l’indignation éclate. En face, les néoconservateurs fourbissent leurs armes contre le mouvement antiraciste et, parmi eux, le journaliste Christian Rioux, correspondant à Paris du journal québécois Le Devoir. L’historien Jean-Pierre Le Glaunec montre ses obsessions comme ses erreurs méthodologiques. On retrouve dénoncées toutes les logiques argumentatives du camp néoconservateur, l’utilisation de sources très orientées mais présentées comme neutres, l’aveuglement sur les rôles des dominés dans leur histoire (notamment sur le cas de Haïti). Un livre qui s’inscrit dans les pas de Gérard Noiriel analysant Zemmour. Un travail nécessaire sur l’instrumentalisation de l’histoire.

M. L. et L. D. C.

Une arme blanche. La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur, Jean-Pierre Le Glaunec, Lux Éditeur, 144 pages, 12 euros.

Mais que sont ce mur et cette montée ? Le 27 mai 1871, la Commune se meurt sous les balles des Versaillais entre les tombes du Père-Lachaise. Les 144 survivants sont alignés contre le mur de clôture au sud-est de la nécropole et passés par les armes, les corps ensevelis dans une fosse commune au pied du lieu de leur exécution. Pendant l’Ordre moral, qui suit la répression, certains et certaines viennent discrètement déposer des fleurs au pied du Mur. Le peintre Ernest Pichio, communard proscrit et exilé, peint en 1875 le massacre du Père-Lachaise. Le titre de l’œuvre, Le Triomphe de l’Ordre, joue avec la censure, le tableau est à charge. L’œuvre fait scandale, est censurée, mais ses reproductions connaissent un vif succès au sein des communautés de bannis. En 1880, la République installée a amnistié les communards, mais voudrait oublier l’événement. Nombreux sont ceux qui ne l’entendent pas de cette oreille. La presse militante (Le Cri du peuple, La Bataille, Le Prolétaire) propose une manifestation à Bastille. Refus des autorités. On se rabat sur une montée au Mur, le 28 mai 1880. Le rituel vient de naître. Car le Mur est parfait comme lieu de mémoire, comme métaphore et métonymie de la Commune réprimée, mais aussi comme image de défi. En mai 1886 l’auteur de « L’Internationale », Eugène Pottier, lui offre sa plume :

« Ton histoire, Bourgeoisie,

Est écrite sur ce mur.

Ce n’est pas un texte obscur…

Ta féroce hypocrisie

Est écrite sur ce mur ! »

Jules Jouy, poète depuis oublié, ajoute ses vers l’année suivante :

« Tombe sans croix et sans chapelle

Sans lys d’or, sans vitraux d’azur,

Quand le peuple en parle il l’appelle

Le Mur. »

En 1883, l’association des Amies et Amis de la Commune sauve la fosse, menacée d’être transformée en concessions individuelles. Le sol est nivelé, gazonné, on fixe des crochets sur les pierres pour y suspendre des couronnes. En 1908, une plaque est enfin apposée : « Aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871 ». Pas aux vaincus, pas aux martyrs, pas aux héros mais aux simples morts. Chaque année, au début de XXe siècle, tout le monde monte drapeau rouge au vent, églantine rouge à la boutonnière : les anarchistes, les marxistes, les guesdistes, les broussistes… non sans querelles entre ces familles d’un socialisme divisé et sous la surveillance tatillonne de la police. Le congrès de Tours, en 1920, n’arrange rien : communistes et socialistes montent séparément au Mur. Mais en 1935, dans la dynamique du Front populaire, la montée est unitaire ! Et en 1936, après la victoire, 600 000 personnes défilent, huit heures durant. Cette houle puissante, le vieux cimetière la retrouve le 27 mai 1945, après la Libération (1). Ils et elles étaient près de 50 000 pour les 100 ans. À nous de jouer !

Par Mathilde Larrère Enseignante-chercheuse à l’université Gustave-Eiffel.

(1) Pour en savoir plus : La Commune n’est pas morte. Les usages politiques du passé, Éric Fournier, Libertalia, 2013 ; « Le mur des Fédérés », Madeleine Rebérioux, in Les Lieux de mémoire, Pierre Nora (dir.), Gallimard, « Bibliothèque des histoires » ; Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise, XIXe et XXe siècles, Danielle Tartakowsky, Aubier, 1999.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 4 minutes
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