Quand la gauche a lâché l’école publique

Longtemps socle commun à toute la gauche, la défense de l’éducation gratuite et laïque pour tous a été mise à mal par la reculade historique de François Mitterrand sur la loi Savary, en 1984.

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Dans son ouvrage autobiographique, Mes lignes de démarcation (Syllepse, 2003), l’historienne et militante pédagogique Suzanne Citron relate sa déception lorsque, sous la pression de la droite conservatrice, le gouvernement abandonne en 1984 le projet d’un service public unifié et laïque de l’Éducation nationale. Elle en déchire sa carte du Parti socialiste et ne la reprendra plus jamais. Plus récemment, la décision prise par Jean-Michel Blanquer de renforcer le contrôle de l’instruction en famille et du hors-contrat a aussi provoqué un tollé, mais pas seulement à droite cette fois, aussi chez quelques militants de gauche qui, défenseurs des écoles alternatives, et très remontés contre une école publique qu’ils estiment toxique pour leurs enfants, ont crié à l’ingérence liberticide. Le temps semble loin où la défense de l’école publique contre la mainmise du privé constituait l’un des socles inamovibles de la gauche de gouvernement comme de la gauche plus radicale.

En 1959, la loi Debré officialisant le financement de l’école privée par l’État avait mobilisé contre elle 11 millions de pétitionnaires, et, lors d’une manifestation monstre, le 19 juin 1960 à Vincennes, un serment solennel avait été fait de lutter contre cette loi « sans trêve et sans défaillance, et d’obtenir que l’effort scolaire de la République soit uniquement réservé à l’école de la nation, espoir de notre jeunesse ». À cette époque, on savait qu’une école publique ne pouvait accueillir tous les enfants qu’à condition qu’elle soit gratuite et laïque. À cette époque, surtout, l’école publique était l’un des fers de lance de la gauche. Alain Savary, ministre de l’Éducation nationale de François Mitterrand, avait fait de cette question l’une de ses priorités car, dans les années 1980, le lourd constat de la reproduction des inégalités scolaires pesait déjà sur les politiques éducatives. L’ascenseur social n’était pas « en panne », comme on le disait trop souvent, il n’avait surtout jamais fonctionné. Un enfant d’ouvrier avait très peu de chances de poursuivre ses études au-delà du lycée professionnel. L’école publique devait donc se concentrer entièrement sur sa mission de justice sociale, à savoir permettre à tous les enfants, et particulièrement à ceux issus des classes populaires, d’effectuer une scolarité non entravée par une sélection précoce. Cela méritait bien d’en finir en effet avec le transfert d’argent public vers le privé ou, du moins, de le mettre sous condition. C’est cette seconde solution, plus consensuelle, que choisit Savary après avoir négocié durant deux ans avec toutes les parties. Le projet présenté à l’Assemblée nationale le 21 mai 1984 n’est donc pas très révolutionnaire, il est bien éloigné d’une nationalisation de l’enseignement privé, mais le place dans les mêmes conditions de contrôle, de recrutement (carte scolaire) et de financement que l’école publique.

Naturellement, comme la plupart des fois où la gauche de gouvernement a fait le choix du plus petit dénominateur commun pour ne froisser personne, la proposition provoque quand même un scandale à droite. Exit les deux années de discussion et de compromis, et place aux manifestations unitaires entre droite et extrême droite. Les troupes « pour la défense de l’école libre » sont au taquet à Paris comme ailleurs. Le 24 juin 1984, ils sont entre un et deux millions à converger vers la place de la Bastille, piétinant le symbole révolutionnaire aux cris de « À pays libre, école libre » et brandissant leurs banderoles aux noms d’écoles confessionnelles. Face à cette fronde réactionnaire, Mitterrand, sans prévenir son ministre, annonce le 12 juillet qu’il retire le projet. Une reculade historique, la première d’une longue série. Plus grave, cette démission de la gauche a laissé s’installer une extrême confusion autour de l’école privée, dont le contrôle est d’emblée considéré comme liberticide, alors que la fonction régulatrice de l’État et de l’argent public, dans l’école comme ailleurs, est l’une des conditions de l’égalité et de la démocratisation.


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