La « Douce France » de Rachid Taha

Une exposition au Cnam retrace l’histoire de l’immigration maghrébine et de sa descendance à travers les musiques, et plus particulièrement autour de la figure majeure du rockeur.

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Des « Douce France », on en connaît deux : la classique ritournelle de Charles Trenet et la version jouée à la guitare électrique, à l’oud et à la derbouka, métamorphosée par la voix légèrement cassée de Rachid Taha, chanteur de Carte de séjour, groupe formé dans la région lyonnaise à l’aube des années 1980.

À la fin de la décennie suivante, le raï, poussé par le succès des « musiques du monde », squatte les hit-parades. Rachid Taha évolue désormais en solo. Il reprend un classique du chaâbi, le « Ya Rayah » de Dahmane El Harrachi. C’est à nouveau un immense succès. En 2004, pour l’album Tékitoi, il revisite le « Rock the Casbah » de The Clash, monte sur scène avec Mick Jones pour en livrer des versions enfiévrées. Le chanteur est alors installé dans une carrière, certes un peu chaotique, mais qui multiplie les collaborations internationales prestigieuses, et propose des compositions qui défient les étiquettes musicales. Quand on apprend que le cœur de Rachid Taha a cessé de battre un matin de septembre 2018, le vide est aussi immense que l’œuvre réalisée.

Si cette histoire vous intéresse, filez au Conservatoire national des arts et métiers, qui propose l’exposition « Douce France. Des musiques de l’exil aux cultures urbaines ». Il faut rendre hommage aux deux commissaires de l’exposition, les historiennes Naïma Huber-Yahi et Myriam Chopin, engagées de longue date dans le tissu associatif et militantes des rencontres culturelles, qui en ont eu l’idée. Dans une scénographie étourdissante, déployée du sol au plafond, l’exposition donne à voir, à entendre et à toucher l’histoire de ces musiques populaires depuis l’époque des cabarets orientaux et des yé-yé dans les années 1960 jusqu’à celle des vidéoclips, du sample et des productions transnationales au tournant du millénaire. Une portion du temps présent scandée par la musique de Rachid Taha.

Toute histoire culturelle est également sociale. Par conséquent, l’exploration de la « Douce France » de Rachid Taha s’éclaire d’une histoire documentée de l’immigration maghrébine et de sa descendance, une histoire du temps postcolonial, des exils puis des enracinements. Elle marque l’arrêt dans les cafés nord-africains qui diffusent des émissions de radio en langue arabe et recyclent les vieux Scopitone des yé-yé pour jouer du Slimane Azem ou du Lili Boniche. Elle montre le quotidien du travailleur immigré : les foyers, les grands ensembles, le regroupement familial et les usines dévoreuses de main-d’œuvre des Trente Glorieuses. Dans cet après-Mai qui donne naissance au Mouvement des travailleurs arabes, s’ouvre le temps des mobilisations et des revendications – « À travail égal, salaire égal » –, celui du Front national et de l’émission de télévision « Mosaïques », consacrée aux cultures immigrées.

L’enracinement se poursuit dans les années Mitterrand, tandis que la crise économique, les conditions de vie dégradées et les violences policières malmènent la « deuxième génération ». La Marche pour l’égalité de 1983 propulse ces enfants de l’immigration, les « beurs », disait-on alors, dans l’espace public. La carrière musicale de Rachid Taha avec Carte de séjour épouse cette chronologie. La « Rhorhomanie », avec ses identités métissées, triomphe. Puis le combat reprend. Âpre, il est scandé par les « crises des banlieues », laboratoires des cultures urbaines, et les succès électoraux du FN : « Voilà, voilà qu’ça recommence, partout, partout, ils avancent. »

Alsacien, Algérien, Africain, tel était Rachid Taha. « Je ne suis pas un chanteur de raï, mais un rockeur. C’est ça, mon univers, même si les racines de ma culture musicale et de mes émotions restent profondément algériennes, mon tronc est français et mes branches internationales. » C’est ce à quoi ressemble la « Douce France » de Rachid Taha, qui est aussi la nôtre. Une France qui ressemble à une mobylette et qui, pour avancer, a besoin de mélange et d’altérité.

Par Véronique Servat Doctorante au Centre d’histoire sociale du monde contemporain, université Paris-I.

Douce France. Des musiques de l’exil aux cultures urbaines, jusqu’au 8 mai, Conservatoire national des arts et métiers, Paris.


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