Dossier : Présidentielle : Ces débats que nous n'aurons pas

Présidentielle : Ces débats que nous n’aurons pas

Le candidat Macron profite de sa fonction de président sortant pour fuir la contradiction de ses concurrents. Et met en place de savants dispositifs pour entretenir ce mélange des genres.

Emmanuel Macron devrait présenter son programme ce jeudi au cours d’une grande conférence de presse. Ce rendez-vous essentiel était encore au conditionnel à l’heure de notre bouclage, car susceptible d’être reporté si les développements de la guerre en Ukraine en décidaient autrement. Pourtant, à trois semaines du premier tour de l’élection présidentielle, il est plus que temps pour le président sortant de présenter aux électrices et aux électeurs dont il brigue à nouveau les suffrages son projet pour les cinq ans qui viennent. Dans sa globalité et en détail.

Car, jusqu’ici, Emmanuel Macron s’est contenté de distiller quelques mesures chocs (suppression de la redevance audiovisuelle, report de l’âge de la retraite…). D’indiquer à ses premiers parrains et soutiens, puis dans une vidéo diffusée dans les meetings animés par des ministres, les quatre grandes têtes de chapitre, baptisées « pactes », qui structureront son projet : le « pacte européen, pour notre protection, notre souveraineté » ; « un pacte entre les générations, de la toute petite enfance jusqu’au grand âge » ; « un pacte productif parce que pour porter notre modèle social […], il faut pouvoir travailler plus et produire plus » ; et « un pacte républicain car l’unité de la nation passe aussi par la défense de la laïcité, par une sécurité et une justice plus fortes, le respect de nos frontières et un projet d’intégration républicaine ».

L’étrange émission de TF1 qui a fait défiler sur son ring, lundi 14 mars, huit des douze candidats, dont Emmanuel Macron, n’a pas permis d’en savoir beaucoup plus. Conçue sur mesure pour satisfaire aux exigences du pensionnaire de l’Élysée, qui refuse de débattre avec ses concurrents avant le premier tour, elle n’a permis aucun échange, offrant aux téléspectateurs une succession de monologues et d’interviews, sans que les candidats aient même la possibilité de se croiser dans ce « tournez manège » politique.

Le thème retenu, « la France face à la guerre », même s’il était prétexte à aborder de larges sujets (Europe, diplomatie, énergie, pouvoir d’achat), ne pouvait également que conforter le président-candidat, dont la fonction permet d’être le mieux informé, face à ses challengers. Commentant surtout son action diplomatique pour parvenir à la paix, insistant sur la nécessité de « rester unis » pour « surmonter les crises », c’est en chef d’État protecteur plus qu’en candidat qu’a longuement répondu Emmanuel Macron, les règles dictées par l’Arcom (ex-CSA) au nom de « l’équité » lui attribuant un temps de parole supérieur à ses concurrents (une demi-heure contre quinze minutes pour Yannick Jadot ou douze pour Fabien Roussel).

Élu en 2017 « par effraction », Emmanuel Macron chercherait-il à l’être cette fois « par occultation » ?

Par un curieux paradoxe, ces derniers ont été interrogés sur leurs déclarations et positions antérieures, pas le président-candidat. On aurait pourtant bien voulu le voir répondre aux récentes révélations du site Disclose, prouvant que la France avait autorisé de 2014 à 2020, sous son autorité donc, la livraison à la Russie de matériel militaire susceptible d’être utilisé contre les Ukrainiens. Un privilège de plus qui prouve, s’il en était besoin, qu’en ces temps où la guerre déclenchée par la Russie accapare toute l’attention, le débat n’est pas possible entre les candidats dans des conditions normales. Ce qui n’est pas pour déplaire à Emmanuel Macron. Dans une ultime provocation, en toute fin d’émission, le président-candidat s’est félicité de « ces moments de débat » qui sont des « moments démocratiques importants ». Avant d’indiquer : « J’ai entendu des avis différents des miens avec lesquels je peux [sic] travailler. » Si cet emploi du présent traduit bien la continuité qu’il veut imposer, convaincu qu’il est d’être réélu, avec qui pense-t-il donc pouvoir « travailler » ? On aurait aimé entendre des noms.

En refusant de débattre avec ses adversaires, en retenant ses annonces, Emmanuel Macron verrouille la campagne à un point rarement vu précédemment. Même les élus de son camp et les ministres sont tenus à distance de l’équipe de campagne, constituée de conseillers et de hauts fonctionnaires, qui contrôle tout. Non informés en amont, ils sont mis devant le fait accompli des propositions avancées par leur champion. Un dispositif qui place le président-candidat en unique émetteur, ce qui favorise le mélange des genres. Le candidat s’est ainsi vu reprocher par la Commission nationale de contrôle de la campagne électorale en vue de l’élection présidentielle (CNCCEP) d’avoir utilisé le compte Twitter officiel du chef de l’État, suivi par 7,9 millions d’abonnés, pour diffuser sa lettre de candidature. Quand une « fuite » dans Les Échos – le quotidien économique, propriété de Bernard Arnault, en est régulièrement destinataire – annonce qu’il envisage de repousser l’âge légal de la retraite à 65 ans, c’est le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, qui confirme l’information le lendemain sur RTL, se faisant ainsi porte-parole du programme du candidat.

Élu en 2017 « par effraction », selon sa propre expression, Emmanuel Macron chercherait-il à l’être cette fois « par occultation » ? Tout pousse à le croire, tant le candidat se cache derrière le président accaparé par d’incontestables obligations. Ce qui ne l’empêche pas de promettre de favoriser la participation citoyenne. Il assure ainsi, dans la vidéo de vingt minutes dévoilée samedi à Marseille lors d’un meeting réunissant quelque 500 militants et sympathisants autour de Gérald Darmanin et Gabriel Attal, qu’il mènerait, en cas de réélection, « un nouveau grand débat permanent » avec les Français autour de plusieurs chantiers : « Je veux, y plaide-t-il, que notre projet puisse reposer sur une méthode associant davantage nos compatriotes, dans la durée, y compris le lendemain de l’élection, en leur donnant une place comme véritables acteurs. » Sans préciser la nature ni les contours précis de ce type de consultation. Comment croire que celui qui n’a pas su répondre aux aspirations des gilets jaunes au renouvellement démocratique, qui s’est assis sur les propositions issues de la Convention citoyenne pour le climat, serait disposé à associer durablement les citoyens à ses « grands chantiers sur l’école, la santé, la réforme institutionnelle » ? Et après l’élection ? C’est pourtant dès maintenant qu’il faudrait débattre de ces sujets. La santé, toutes les enquêtes d’opinion le montrent, figure parmi les toutes premières priorités des Français. Dans un sondage récent, 76 % des personnes interrogées estiment notre système de santé « fragilisé » ou « en détresse ». L’hôpital, qui nécessiterait une réforme globale avec des recrutements et des augmentations de salaire pour les soignants, n’est pas seul en cause. Les déserts médicaux ne cessent de s’étendre, au point que 96 % des Franciliens font face à des difficultés pour se soigner, selon l’Union régionale des professionnels de santé. Et Le Parisien nous apprend que l’agence régionale de santé va annoncer à la fin du mois que la région capitale est devenue le premier désert médical de France. Les candidats font sur cette question des propositions très diverses qui, du fait de leurs implications, mériteraient d’être exposées et débattues.

Tout comme notre modèle énergétique, le nucléaire ne pouvant pas nous être à nouveau imposé sans débat, l’âge de départ en retraite ou les moyens de devenir une nation écologique. Quelles leçons tire-t-on de la gestion du covid par l’exécutif ? Sans réel débat sur les grandes questions qui dessinent notre modèle social, cette élection présidentielle ne serait qu’un rendez-vous démocratique manqué. C’est ce à quoi nous destinent les soutiens de Macron quand ils affirment que « le temps est à l’unité nationale » (Jean-Pierre Raffarin) et que le président sortant serait « le seul choix possible » (Manuel Valls). À moins que les électeurs et les électrices n’en décident autrement le 10 avril et envoient, face à Emmanuel Macron, un candidat capable de mettre ces questions en débat.

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