La correction, c’était mieux avant ?

Les discours déclinistes se nourrissent fréquemment de l’affaiblissement de l’autorité du pater familias Mais la baisse de tolérance à l’égard des violences contre femmes, enfants et ouvriers est un mouvement déjà ancien.

Diane Roussel  et  Élisabeth Lusset  • 27 avril 2022
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La correction, c’était mieux avant ?
© Grandville, Cent proverbes illustrés (nouvelle édition revue et augmentée), Paris, 1845, BNF, Gallica.

Dénonçant l’enfant-roi et les féminazies, les nostalgiques d’une famille dans laquelle le pater familias régnait sans partage regrettent un monde où chacun restait à sa place, si besoin à coups de fouet. Pourtant, le « droit de correction » servant à punir pour éduquer n’est ni un principe naturel ni une pratique consensuelle. Ce modèle d’autorité domestique s’est construit sur des rapports de domination complexes et suscite depuis longtemps un débat.

Penser que le père, le maître ou le patron est légitime à exercer sa puissance disciplinaire sur sa famille, sa classe ou son usine est le fruit d’une construction politique et sociale. La figure d’un pater familias romain tout-puissant qui aurait eu droit de vie ou de mort sur sa femme, ses enfants et ses esclaves est souvent invoquée comme à la racine du droit de correction. Elle n’a cependant aucune réalité dans le droit romain. Certes, le père pouvait corriger les membres de sa maisonnée, mais il était puni s’il commettait des violences excessives. On ne trouvera pas davantage d’attestation de ce droit sans limite dans les recueils de coutumes au Moyen Âge. Si les Lumières entretiennent le fantasme d’une institution pluriséculaire, c’est pour mieux se parer des étendards du progrès par contraste avec les âges obscurs où la violence domestique aurait été débridée. Ce qu’on appelle « droit de correction » n’est pas défini légalement, sinon par ses abus, que les juges condamnent.

Notre humanité nous meut L’archéologue Jean-Paul Demoule poursuit son œuvre de vulgarisation avec un ouvrage qui répond au défi de couvrir une période courant du paléolithique à nos jours en 400 pages. Son fil rouge ? Les circulations, déplacements, migrations de populations. Qui a peur des migrations ? lance-t-il à la fin du livre, fustigeant les nationalistes et xénophobes de tous poils, les thuriféraires des romans nationaux fossilisés dans leurs mythologies des peuples souches. Depuis des décennies, Demoule montre, dans la plupart de ses travaux, qu’il est impossible de penser une humanité qui ne se déplace et ne se métisse pas. Un ouvrage de salubrité publique en ces temps sombres de vague brune. Laurence De Cock Homo migrans. De la sortie d’Afrique au grand confinementJean-Paul Demoule, Payot, 432 pages, 23 euros.
La correction n’en est pas moins conçue comme un devoir, soutenant une véritable « culture de la correction ». Sous l’Ancien Régime, les maris cocus, qui n’avaient pas « tenu » leur femme volage, étaient soumis à des rituels humiliants, comme les charivaris. Les proverbes le disent à l’envi : « Qui aime bien châtie bien ! » La violence du chef de famille se justifiait dès lors qu’elle visait à inculquer les règles de bonne conduite et ainsi faire régner l’ordre dans la maison et dans la société. Si la souveraineté des pères constituait un monopole incontesté, c’est notamment parce que le roi, « père de son peuple », les considérait comme les relais naturels de son pouvoir. Les nostalgiques de l’ordre domestique ancien regrettent-ils aussi la monarchie ?

Dans l’atelier et à l’usine, le maître ou le contremaître exerçait une contrainte conçue sur ce modèle, particulièrement à l’égard des apprentis et des enfants, nombreux à travailler au XIXe siècle. Toutefois, la figure de l’« enfant martyr », qui apparaît dans la presse des années 1880-1890 et émeut l’opinion par des faits divers sordides, montre que la tolérance à l’égard des sévices recule. Les lois de protection de l’enfance de 1889 et 1898 marquent un tournant pénal et législatif qui érode le pouvoir coercitif paternel. Loin de disparaître, la « correction paternelle » est transférée au XXe siècle au juge, qui peut enfermer les incorrigibles dans des maisons de correction.

Qu’adviendra-t-il si les parents n’ont plus d’influence sur leurs enfants ? s’inquiètent certains en 2019, lorsqu’est votée la loi interdisant en France tout châtiment corporel. Surnommée « loi anti-fessée » par ses contempteurs, elle a opposé les défenseurs des droits des enfants et les chantres d’une liberté éducative dont l’État ne saurait se mêler. Ces débats ne datent pas d’hier, de même que le discours sur l’affaiblissement de l’autorité du père qui déboucherait sur la crise de la famille et de la société. Lieu commun des moralistes et des hommes politiques au lendemain de la Révolution, ce discours conservateur est une rengaine du XIXe siècle. La catastrophe n’est pourtant pas arrivée. Au siècle suivant, d’autres se désolent des effets de Mai 68. Depuis 1970, l’autorité parentale est exercée conjointement par les deux parents. Pour Éric Zemmour, « à partir du moment où la puissance paternelle est abattue par la loi, le matriarcat règne […]. Le père est éjecté de la société occidentale. Mais avec lui, c’est la famille qui meurt » (Le Suicide français, 2014). Le déclinisme se nourrit de représentations fantasmées du passé et des crispations nées de la déconstruction, progressive et inégale, des systèmes de domination à l’œuvre dans la correction.

Par Diane Roussel et Élisabeth Lusset Maîtresse de conférences en histoire moderne et chargée de recherche au CNRS en histoire médiévale. Elles ont participé à l’ouvrage dirigé par Élisabeth Lusset et Isabelle Poutrin, Dictionnaire du fouet et de la fessée. Corriger et punir, PUF, 2022, 774 p., 28,50 euros.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

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