En Ukraine, les damnés de la guerre

Alors que l’industrie lourde est confrontée à une crise de grande ampleur, ses ouvriers sont victimes d’une loi martiale restreignant considérablement le code du travail.

Lorsque l’armée ukrainienne lui demande de rejoindre ses rangs, au début de l’invasion russe, Vitaliy Nozhka accepte sans une seconde d’hésitation. Le quinquagénaire, ouvrier métallurgiste à l’aciérie d’ArcelorMittal de Kryvyi Rih, était pourtant en mesure de refuser : après vingt-sept ans à trimer dans les dantesques hauts-fourneaux du plus grand site industriel d’Ukraine, sa colonne vertébrale donne de sérieux signes de fatigue. « En raccrochant, il s’est retourné vers moi, a lu l’incompréhension sur mon visage et a dit : “Je ne peux pas laisser passer l’opportunité de défendre mon pays et ma famille.” Mon sang s’est glacé, mais j’ai respecté sa décision », raconte sa femme, Olga, depuis leur petit appartement situé au cœur d’une cité ouvrière.

Kryvyi Rih, qui voit alors l’armée russe fondre sur le sud de l’Ukraine depuis la Crimée, se barricade pour ne pas subir le même sort que Marioupol, l’autre grand bastion métallurgique du pays foudroyé par la puissance de feu de l’envahisseur. Vitaliy commence donc par ériger des lignes de défense à travers la région. Le 6 avril, l’avancée russe étant contenue à une cinquantaine de kilomètres de distance, il décroche une permission pour assister au vingt et unième anniversaire de son fils, Aleksandr. « Ce jour-là, il nous a annoncé que notre ville était pour le moment épargnée et que son unité allait être envoyée sur le front de l’Est », se souvient Olga, agrippée au portrait de son mari barré d’un ruban noir. Une fois encore, Vitaliy choisit de ne pas reculer. Deux jours plus tard, il est envoyé défendre Popasna, une bourgade du Donbass bientôt écrasée. Le 14 avril, six jours après son départ pour le front, le père de famille meurt broyé par l’artillerie ennemie au fond d’une tranchée. « Nous sommes si fiers de notre père, il a poussé son sens de l’honneur jusqu’à se sacrifier pour nous permettre de vivre libres », murmurent Darya et Maria, ses jumelles aux yeux cernés de noir et à la peau translucide.

À l’aciérie de Kryvyi Rih, la production s’est effondrée de plus de 90 %.

Appuyé contre une armoire où le visage souriant de Vitaliy pointe au milieu des photos d’anniversaire, de spectacle de fin d’année et des vacances au bord de la mer Noire, Aleksandr caresse doucement l’épaule de sa mère. « On a eu de la chance, l’armée a pu récupérer le corps de mon mari. Il paraît que c’est rare. Nous avons pu le ramener ici et le mettre au cimetière municipal », raconte Olga, la voix brisée. Parmi les quelque deux mille employés d’ArcelorMittal partis grossir les rangs de l’armée ukrainienne, huit ont, comme Vitaliy, été tués dans les combats. Deux autres sont portés disparus.

Fantômes

Non loin du cimetière de Kryvyi Rih, l’usine de Vitaliy ne semble plus guère arpentée que par les fantômes de ses ouvriers tombés au front. Au bout d’un dédale de tuyaux de gaz et de rails endormis, une vertigineuse cheminée se dresse. Le haut-fourneau numéro six, le seul encore en fonction parmi les neuf que compte le site, a été relancé début avril après plus d’un mois d’arrêt. L’aciérie, inaugurée en 1934 et rachetée par la multinationale luxembourgeoise en 2005, n’avait pas interrompu la production depuis la Seconde Guerre mondiale.

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