Comment la France renforce le terrorisme

En refusant de rapatrier et de judiciariser sur le territoire national les Françaises retenues dans les camps kurdes, le gouvernement ne fait que favoriser la propagande et le financement de l’État islamique. Enquête.

Nadia Sweeny  • 24 août 2022 abonné·es
Comment la France renforce le terrorisme
Des femmes détenues au camp de Roj, en Syrie.
© Photo : Delil Souleiman/AFP

Enfermer ces femmes et ces enfants dans ces conditions, sans jugement, est contraire à la Déclaration des droits de l’homme ! » a clamé, provocateur, Fabrice A., en pleine salle du tribunal correctionnel de Paris.

Radicalisé durant ses quinze années passées en prison pour des faits de droit commun, cet homme de 35 ans était jugé du 9 au 29 juin, parmi une dizaine de personnes, pour financement du terrorisme. Avec un codétenu, Lionel B., 36 ans – dont dix-sept derrière les barreaux –, il a organisé une collecte et fait envoyer plusieurs milliers d’euros à des Françaises ex-membres de Daech, prisonnières des Kurdes dans le Nord-Est syrien. « Mais n’étaient-elles pas des femmes de jihadistes ? » a lancé la procureure.

En quelques minutes, le refus français de rapatrier ces femmes et leurs enfants est apparu comme une faille béante permettant à un détenu radicalisé de brandir, à raison, les droits de l’homme, et poussant une procureure de la République à justifier ce piétinement.

« Acharnez-vous à les sauver »

Finalement condamnés à neuf ans de prison supplémentaires (1), les deux chefs de la collecte étaient entrés facilement en contact avec des prisonnières françaises dès juin 2019, via les réseaux sociaux, sur des téléphones clandestins. Peu après la chute du « califat » de l’organisation État islamique, en mars 2019, les prisonniers sont déjà un enjeu majeur pour Daech, qui multiplie les appels pour leur libération. Le 18 mars 2019, son porte-parole, Abou Hassan Al-Mouhajir, exhorte les fidèles à leur venir en aide.

En septembre 2019, l’émir Abou Bakr Al-Baghdadi clame : « Acharnez-vous à les sauver […]. Comment un musulman pourra vivre avec quiétude alors que les femmes musulmanes croupissent dans les camps de la dispersion et dans les prisons de la honte sous le joug des croisés ? » Des appels relayés par les prisonnières, qui communiquent sur leurs conditions de rétention et les mauvais traitements qu’elles subissent. Le message passe. « Si moi, qui suis incarcéré depuis des années, je ne comprends pas la détresse de ces femmes, qui va la comprendre ? a lancé Lionel B. au juge, trois ans plus tard. Alors oui, j’y ai mis toutes mes forces. » 

Pour leur venir en aide, les deux détenus du centre pénitentiaire de Valence mettent sur pied un réseau de collecte dans et en dehors de la prison, en France et en Belgique, poussant même des jeunes à commettre un cambriolage pour les soutenir. Ils récoltent 10 000 euros, dont 6 500 sont saisis par la police avant leur envoi en Turquie via la Belgique, où un intermédiaire devait apporter la somme aux Kurdes, qui, moyennant une commission, les transmettent aux femmes. Environ 3 500 euros ont bien été versés, répartis selon les indications des donneurs d’ordre.

Cet argent était destiné à une dizaine de prisonnières françaises, dont Yasmine, épouse de Maxime H. – présumé

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter quotidienne :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)

Pour aller plus loin…

Football : l’homophobie occupe toujours le terrain
Enquête 16 juillet 2026 abonné·es

Football : l’homophobie occupe toujours le terrain

Tandis que la Coupe du monde 2026 s’achève, il demeure difficile pour un joueur de se déclarer gay. En France, si les instances professionnelles proposent aujourd’hui des ateliers de sensibilisation aux discriminations, les pouvoirs publics peinent à prendre les mesures nécessaires.
Par Bérénice Paul
Décryptage vidéo – Ce que contient la proposition de loi sur la protection des enfants
Vidéo 15 juillet 2026

Décryptage vidéo – Ce que contient la proposition de loi sur la protection des enfants

Les députés examinent, ce mercredi 15 juillet, un projet de loi relatif à la protection des enfants. Politis décrypte pour vous les grandes lignes de ce texte et les critiques qu’il suscite.
Par Salomé Dionisi
Au tribunal de Versailles, les violences sur mineur·es à la barre
Justice 15 juillet 2026 abonné·es

Au tribunal de Versailles, les violences sur mineur·es à la barre

En 2025, au moins 190 000 mineur·es ont été signalé·es comme victimes de violences physiques ou sexuelles. Un chiffre largement sous-évalué. Lorsque des plaintes sont déposées et que les procédures aboutissent, ces dossiers sont la plupart du temps jugés en correctionnelle lors d’audiences spécifiques.
Par Céline Martelet
« En tant que magistrats, nous devons être à la hauteur de l’attente de ces enfants victimes »  
Entretien 15 juillet 2026 abonné·es

« En tant que magistrats, nous devons être à la hauteur de l’attente de ces enfants victimes »  

À Bobigny, où une audience hebdomadaire est consacrée à des dossiers de violence sexuelle sur les enfants, le magistrat Youssef Badr raconte le quotidien d’une justice confrontée à la parole des mineur·es et appelle à mieux les accompagner.
Par Céline Martelet