« En Italie, l’argument antifasciste ne fonctionne plus du tout »

Ce dimanche, l’extrême droite italienne a bel et bien remporté les élections législatives, comme attendu. Quelques jours avant, l’écrivain WU MING 1 analysait pour nous la conjoncture politique italienne et le poids du complotisme dans la victoire des « postfascistes », au terme d’une « non-campagne électorale ».

Olivier Doubre  • 23 septembre 2022 abonné·es
« En Italie, l’argument antifasciste ne fonctionne plus du tout »
© Foule venue écouter un meeting de Giorgia Meloni, leader du parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, à Caserta, le 18 septembre 2022. (Photo : ELIANO IMPERATO / CONTROLUCE VIA AFP.)

Voilà plus de vingt ans que le collectif Wu Ming, composé de cinq romanciers italiens aux visages inconnus, surprend le monde par sa littérature engagée. Célèbres auteurs de best-sellers en Italie et au-delà (même si encore peu traduits en France), ils proposent volontairement des versions numériques gratuites de leurs ouvrages, sans droits d’auteur, un certain temps après leur publication sur papier (téléchargement intégral avec une licence « creative commons » depuis leur site web).

Refusant le vedettariat, en particulier la personnalisation des auteurs ou des artistes, ils ont choisi ce nom chinois qui signifie en mandarin « sans nom » (ou « cinq noms », selon la prononciation). En hommage, aussi, aux dissidents chinois qui signent souvent de la même manière. Chaque membre est désigné par un numéro. Nous avons donc rencontré Wu Ming 1, à l'occasion de la sortie française de Q comme Qomplot (1), étant entendu au préalable que nous ne prendrions aucune photo ou vidéo de lui, même floutées.

Comme il vit à Bologne, fief historique depuis 1945 de la gauche italienne – ou de ce qu’il en reste après tant de compromissions et de renoncements depuis près de trente ans –, et que son engagement en faveur de l’émancipation sociale n’a jamais failli, nous avons aussi profité de son passage à Paris pour l’interroger sur l’actuelle campagne électorale, en Italie, bien terne sinon atone, à la veille des élections législatives du 25 septembre. [Nous savons depuis cet entretien que les « postfascistes » de Fratelli d’Italia, emmenés par Giorgia Meloni, alliés avec Berlusconi et la Lega du raciste Matteo Salvini, en sont sortis très largement vainqueurs (44 % des voix), NDLR.]

Ceci face à une « gauche » bien pâle, quasi inaudible, renonçant à ses convictions depuis si longtemps – dont le leader Enrico Letta (PD) a même récemment déclaré : « Tâchons de perdre le moins possible ! » (sic) –, et à un Mouvement 5 étoiles (M5S) isolé, dont nombre des militants furent des tenants des « fantasmes de complot »…

L’histoire de ces écrivains engagés à gauche a commencé quelques années plus tôt, dans un premier collectif dénommé Luther Blissett Project. En 1999, le groupe publie chez le prestigieux éditeur Einaudi l’histoire d’un étrange inconnu cultivant l’anonymat et les interventions cryptiques, dénommé Q (2). Quelle n’est pas leur surprise de découvrir, quelques années plus tard, qu’un complotiste états-unien a envoyé un premier message signé « Q », en pleine expansion d’Internet et des réseaux sociaux…

« Q » est bientôt repris par d’innombrables activistes et complotistes, la plupart d’extrême droite. Prêts à déchiffrer un peu partout des signes sataniques, de soi-disant preuves de l’existence de réseaux pédophiles internationaux et de la prise de contrôle de « l’État profond » par une administration fédérale manipulée à coups de fake news par les Démocrates, ils dénoncent un immense complot en passe de soumettre le peuple américain et le monde.

Interloqué voire interdit, le collectif italien croit d’abord à une blague, avant de voir le réseau QAnon (pour « Q anonyme ») s’étendre à travers la planète sur la Toile, jusqu’à l’attaque du Capitole le 6 janvier 2022, jour de la défaite d’un Donald Trump qui n’avait cessé de leur adresser des signes discrets mais explicites. L’écrivain Wu Ming 1 remonte donc la piste des adeptes de ce qu’il préfère appeler « fantasmes de complot » plutôt que

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