Ressusciter le matrimoine littéraire

Durant des siècles, tout a été fait pour couper la plume aux autrices. Leur parole a été entravée de multiples manières. Il est temps d’entendre enfin Louise Labé, Marguerite Porete, Olympe Audouard…

Julien Marsay  • 28 septembre 2022
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Ressusciter le matrimoine littéraire
© Au XVIe siècle, Louise Labé, poétesse. (Photo : Josse/Leemage via AFP.)

N ous ne nous tairons plus » : c’est ainsi que la réalisatrice Alice Diop concluait son discours de la Mostra de Venise.

Moderne Olympe Audouard

On connaît Olympe de Gouges (du moins la connaît-on depuis les années 1970 !), mais moins Olympe Audouard. Pourtant, dans un XIXe siècle particulièrement rétrograde en matière de droits des femmes, plus encore au cœur du Second Empire, qui écrase la mobilisation des femmes de 1848, cette écrivaine, directrice de journaux, conférencière, voyageuse mérite qu’on la redécouvre ! Et quoi de mieux que de la lire, puisque son pamphlet de 1866, Guerre aux hommes, est réédité. Avec une plume acérée, Olympe Audouard s’arroge un droit de réponse à la guerre qui est menée aux femmes, déconstruit les préjugés et brosse avec humour les portraits de « vilains types d’hommes ». Un livre jubilatoire et, à de nombreux points, profondément moderne ! M. L. et L. D. C.

Guerre aux hommes, Olympe Audouard, préface de Julien Marsay, Payot, 160 p., 9,50 euros.

Ce « nous » renvoie aux femmes. Ici plus particulièrement aux femmes noires qui, comme l’a montré Audre Lorde dans _Sister Outsider (qu’Alice Diop citait juste avant), ont encore plus été les victimes des injonctions au silence que les autres femmes.

Les mots, puissants, de la réalisatrice reposent sur ce postulat tout aussi implicite qu’évident : même quand elles ne se taisaient pas, les femmes ont vu leur parole étouffée par une société où les institutions masculines étaient les maîtresses de l’espace de la parole comme de sa consécration.

Les racines de cet étouffement, puissant et séculaire, de la parole des femmes se terrent dans l’Antiquité. Deux mythes sont emblématiques du traitement réservé à leur parole : celui de Cassandre et celui de Philomèle. Que montrent-ils si ce n’est que la voix des femmes n’est, par essence, pas digne d’être crue au rebours de celle des hommes dont les prédictions, elles, sont systématiquement prises au sérieux ?

Cassandre, princesse troyenne, prédisait l’avenir, en vain. Personne n’écoutait ses oracles comme le résument magnifiquement ces vers de l’une des dames des Roches, Madeleine Neveu, poétesse du XVIe siècle :

« Pour n’avoir de Cassandre

Cru les divins secrets,

Troie fut mise en cendres

Par l’outrage des Grecs »

Le traitement réservé à la parole de Philomèle synthétise, en puissance, des siècles et des siècles de silenciation orchestrée par le patriarcat. Ce mythe est fondateur : son beau-frère l’a violée puis lui a coupé la langue afin de l’empêcher de le dénoncer. Dès les origines, symboliquement, parler pour les femmes, c’est risquer de voir leur parole mutilée ou tout du moins empêchée.

L’histoire du matrimoine littéraire est emblématique de cet empêchement : tout a été fait pour couper la plume aux autrices. Car, oui, il y a un matrimoine littéraire, vibrant, et quoi qu’en dise l’histoire littéraire, les œuvres des femmes existent au-delà de ce qu’il nous a donné à lire : ce récit empli de violences, c’est celui d’une parole empêchée et entravée.

Entravée par le refus du droit à être éduquées : qu’une Héloïse maîtrise les arts libéraux était trop dangereux. Qu’à cela ne tienne : la réforme grégorienne se chargea d’interdire tant d’érudition aux femmes.

Empêchée par le bûcher, parfois : qu’une Marguerite Porete, béguine vagabonde, prêche à tout va et se mêle de théologie dans ses écrits était bien trop blasphématoire. L’Inquisition se chargea de la réduire en cendres avec son livre, place de Grève à Paris.

Combien d’autrices ont vu leurs mœurs attaquées, juste parce qu’elles avaient commis l’affront de s’ériger en écrivaines ?

Entravée par l’injure et la calomnie afin de disqualifier leurs personnes comme leurs écrits : combien d’autrices ont vu leurs mœurs attaquées, juste parce qu’elles avaient commis l’affront de s’ériger en écrivaines ? Louise Labé, Marie de Gournay, Madame de Villedieu, Fanny de Beauharnais, Claire Mazarelli, Louise Colet, Olympe Audouard… La liste est inépuisable.

Empêchée par l’injonction à la pudeur : une muse, ça se doit d’inspirer, pas de créer !

Entravée par les institutions : l’Académie française qui masculinisa la langue au forceps ; les prix littéraires qui ne consacrèrent – et ne consacrent encore – que peu ou prou d’écrivaines ; le patrimoine littéraire scolaire qui fait fi du matrimoine…

Effet Matilda, effet Olympe

© Politis

Empêchée et entravée donc par un savant ensemble de mécanismes contribuant à la minorer, à la silencier, voire à tout simplement l’annihiler, qui sont le fruit d’un système. En sciences, on le nomme l’« effet Matilda » : il désigne la spoliation et l’invisibilisation des découvertes dues aux femmes. En littérature, on peut le nommer l’« effet Olympe », en référence à l’intrépide Olympe Audouard (voir encadré) qui, au XIXe siècle, écrivit notamment l’audacieux pamphlet Guerre aux hommes et qui, étrangement, disparut totalement des radars dudit patrimoine littéraire : de son vivant, l’article que lui avait consacré le Larousse des célébrités l’avait envoyée, de façon calomnieuse, à l’asile.

Qu’Alice Diop conclue son vibrant discours sur ces mots n’a rien d’étonnant : ils sont le fruit d’une longue histoire, encore tenace, celle d’une puissante volonté de privation de la parole et de l’écriture.

Par Julien Marsay / Professeur de littérature, contributeur de la revue N’Autre école, auteur de La Revanche des autrices, enquête sur l’invisibilisation des femmes en littérature (Payot, 2022).

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 4 minutes
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