Retraites : notre comptage qui révèle le comportement sexiste des députés dans l’hémicycle

En plus des attaques sexistes subies par plusieurs députées de la Nupes lors des débats sur la réforme des retraites, le comptage des interruptions de parole que « Politis » a réalisé montre une attitude masculine excluante à l’égard des femmes.

Hugo Boursier  et  Pierre Jequier-Zalc  et  Lily Chavance  • 8 mars 2023
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Retraites : notre comptage qui révèle le comportement sexiste des députés dans l’hémicycle
Sandrine Rousseau à l'Assemblée nationale, le 16 février 2023.
© Ludovic MARIN / AFP.

Comme une impression d’effet miroir. Alors que la réforme des retraites précariserait encore plus les femmes, pendant neuf jours de débats à l’Assemblée nationale, les attaques sexistes à l’encontre des députées de la Nupes ont fusé. Railleries. Interpellations.

Commentaires sur la voix, les tenues ou les postures, sur la lecture trop attentive ou bien trop détachée des fiches. Les élus s’en sont donné à cœur joie. Pour intimider, déstabiliser. Pour faire taire, aussi ? « Dès que je parle, le brouhaha monte. Je suis obligée de crier pour être comprise. Sinon, on ne m’entend tout simplement pas », pointe Sandrine Rousseau, particulièrement ciblée par ce comportement.

Si les replays vidéo de certains moments permettent de se rendre compte de l’attitude de députés – tantôt frappant sur leur pupitre pour gêner l’oratrice, tantôt levant le doigt en hurlant –, les comptes rendus des débats tenus dans l’hémicycle contribuent à documenter ce qui apparaît comme une domination masculine systématique.

 Plusieurs études ont montré qu’en politique, quand les hommes parlent, les femmes écoutent. Mais la réciproque n’est pas du tout vraie.

Selon un comptage exclusif que Politis a réalisé, lorsque la parole des femmes est coupée durant les débats sur la réforme des retraites, c’est 77 % du temps par des hommes. Un chiffre qui grimpe à 79 % lorsqu’on s’intéresse aux prises de parole des députées de la Nupes. Cela, alors que les députés masculins ne représentent « que » 62 % de l’ensemble des parlementaires.

« Plusieurs études ont montré qu’en politique, quand les hommes parlent, les femmes écoutent. Mais la réciproque n’est pas du tout vraie et le brouhaha est important quand elles prennent la parole », explique Catherine Achin, politologue et coautrice de Femmes en politique (1).

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Avec Sandrine Lévêque, La Découverte, 2006

ZOOM : Comptage exclusif : notre méthodologie

Face au constat du caractère virulent et parfois sexiste des débats sur la réforme des retraites à l’Assemblée, Politis a souhaité objectiver ce phénomène. Pour y parvenir, nous nous sommes appuyés sur les comptes rendus de toutes les séances publiques consacrées à l’examen du projet de loi. Les questions au gouvernement ainsi que la niche parlementaire ont donc été exclues de ce panel.

Nous avons cherché à obtenir des éléments « quantifiables » du caractère sexiste des débats dans l’hémicycle. Or, comme le rappelle la politologue Frédérique Matonti, « couper la parole est un comportement très masculin, qu’on retrouve aussi dans l’espace politique ». En plus de faire ressortir les remarques ouvertement sexistes, nous avons donc fait le choix de nous pencher sur les « coupeurs de parole ».

Nous avons répertorié toutes les interruptions de parole de ces neuf jours de débats en les distinguant selon le genre et la couleur politique de celui ou celle qui interrompt et de celui ou celle qui est interrompu·e. Si, au vu du bruit ambiant, les comptes rendus ne sont pas toujours parfaitement exhaustifs, notamment pour les interruptions à la volée, cet état des lieux permet d’objectiver une masculinité hégémonique à l’Assemblée. Et les résultats sont clairs : les hommes coupent bien plus la parole que les femmes, et les hommes coupent encore plus la parole des femmes.

À l’Assemblée, parler et se faire entendre est un sport de combat. Un rapport de force inégal quand on est seule face à plusieurs dizaines d’élus fiers de mener leur entreprise de perturbation. Dans cette arène, la voix est l’instrument du pouvoir à malmener. « La voix aiguë, les députés détestent ça. On nous demande de nous adapter : “Il faut que tu travailles ta voix”, “Essaie d’avoir une voix plus grave”, “Sois plus posée” », décrit Ersilia Soudais, députée insoumise de Seine-et-Marne.

Une violence qui trouve des échos avec celle commise sur les réseaux sociaux. L’élue de la Nupes peut en témoigner. Le 19 février, le président d’honneur de la Licra, Alain Jakubowicz, commente piteusement la tenue de la députée sur Twitter. En réponse, le groupe insoumis, par l’intermédiaire de sa présidente, Mathilde Panot, a écrit à Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale.

La voix aiguë, les députés détestent ça. On nous demande de nous adapter.

« Ces attaques nauséabondes prospèrent sur un climat d’intimidation à son encontre qui s’est installé jusque dans l’Hémicycle », indique ce courrier que Politis a pu consulter. « Ainsi, chaque prise de parole de Mme Soudais est désormais le théâtre affligeant d’un vacarme nourri de huées, de railleries et d’autres manifestations médiocres, provenant notamment des bancs de la majorité. »

Ainsi en va-t-il du député Renaissance Sylvain Maillard, qui lui lance : « Arrête de lire ta fiche ! » Ou de Bruno Millienne (Modem), interpellant la députée socialiste Sophie Taillé-Polian : « On se calme, on se calme… » Ou bien encore d’Éric Poulliat (Renaissance), en direction de Sandrine Rousseau : « Arrête de crier, on n’est pas sourds ! » 

Sexisme assemblée nationale dossier
Le député Modem Bruno Millienne lors d’une séance de questions au gouvernement, en août 2018. Un habitué des coupures de parole des femmes et remarques sexistes, selon notre comptage. (Photo : GERARD JULIEN / AFP.)

Les élus Les Républicains (LR) ne sont pas en reste. Aurélien Pradié, tout fier de proposer une loi sur la mise en place de juridictions spécialisées en matière de violences sexistes et sexuelles, à l’automne dernier, intime, trois mois plus tard, cet ordre à plusieurs reprises à Ersilia Soudais : « Doucement, on respire… » Son collègue de la Manche Philippe Gosselin, sur le même mode : « Calmez-vous, vous allez vous étouffer. »

Le modèle de représentation habituel

« Certaines députées de la Nupes n’appartiennent pas au modèle de représentation habituel, la plus emblématique d’entre elles étant Rachel Keke », analyse la politologue Frédérique Matonti, autrice du Genre présidentiel. Enquête sur l’ordre des sexes en politique (2). « Donc elles sont ramenées au fait qu’elles seraient vulgaires, grosses, mal habillées… Ces femmes sont traitées de manière particulièrement virulente car elles ne ressemblent pas aux représentations bourgeoises des élues. »

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La Découverte, 2017

Cette attention et cette volonté de contrôle sur le corps des femmes se sont illustrées lors des débats en séance. Le mercredi 15 février, les députés du Rassemblement national (RN) et de LR ont ainsi proposé des amendements pour lancer une politique nataliste comme moyen de financement du système des retraites.

Les députées Nupes interrompues 95 % du temps par des hommes

« Lâchez nos utérus », leur répond Sandrine Rousseau lors de son tour de parole. Immédiatement coupée par le député RN Jocelyn Dessigny. « Ne vous inquiétez pas, personne n’a l’intention d’y toucher ! » Une immonde repartie qui illustre l’état du débat. Sur cette séance, les femmes – très largement de la Nupes – ont été interrompues à 95 % du temps par des hommes…

Au cours des neuf jours, les députés masculins ont coupé la parole près de 1 850 fois, contre à peine plus de 600 fois pour les femmes… « La socialisation politique est genrée, et certains hommes politiques se spécialisent dans la passe d’armes et la conflictualité. C’est une forme de masculinité qui peut être valorisée tant qu’il n’y a pas de dérapage », souligne Catherine Achin.

Notre analyse nous permet de sortir du lot quelques députés utilisant de manière récurrente cette méthode. Outre ceux cités précédemment, Matthias Tavel (LFI), Sébastien Jumel (PCF), Erwan Balanant (Modem), Émeric Salmon (RN) n’hésitent pas à couper, interrompre, se moquer des orateurs, hommes comme femmes. « Ce type d’attitude est plus difficile à incarner pour une femme, qui va être qualifiée de folle, d’hystérique », poursuit Catherine Achin.

Plusieurs fois, les députées de la Nupes ont alerté sur ces comportements. Le 10 février, la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée, Cyrielle Chatelain, s’adresse même directement à Olivier Dussopt, qui venait de s’en prendre à Sandrine Rousseau. « Vous ne savez pas, Monsieur le ministre, ce que c’est d’être une femme en politique, particulièrement dans cet hémicycle. Être une femme en politique, c’est cela, c’est d’être accusée d’être hystérique quand on s’énerve. »

Ces dénonciations du sexisme à l’Assemblée nationale sont balayées d’un revers de main par les députés LREM et LR. À Aurélie Trouvé, qui se plaint du « brouhaha incroyable » en séance, Aurore Bergé réplique : « Est-ce qu’il serait possible que les députés de la Nupes ne s’expriment pas au nom des femmes ? On ne les a pas attendus et on n’a pas besoin d’eux. »

Bien sûr que l’on s’exprime au nom des femmes. On a aussi été élues pour cela.

Un argumentaire qu’Aurélie Trouvé considère comme déplacé. « Bien sûr que l’on s’exprime au nom des femmes. On a aussi été élues pour cela : défendre les lois et les droits des femmes. Les députés macronistes nient la conflictualité issue de notre parcours, de notre genre. »

À plusieurs reprises, la Nupes et la majorité se sont renvoyé la balle au sujet d’Adrien Quatennens, provisoirement non-inscrit et condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violences conjugales, et de Damien Abad, accusé de viols et tentatives de viols.

Sur le même sujet : Affaire Quatennens : « Faire passer la parole des femmes pour un complot »

Chaque groupe réclamant au minimum une réaction s’agissant du député visé, voire sa suspension, pointant chez la formation opposée son hypocrisie en matière de féminisme. Plusieurs élus Renaissance ont, de leur côté, dénoncé leurs homologues de La France insoumise qui se sont levés pour applaudir Adrien Quatennens, à sa première prise de parole.

Postures macronistes

Attaquée pour ne pas avoir relevé des attaques sexistes, Yaël Braun-Pivet a rappelé que l’Assemblée nationale était présidée par une femme – elle, en l’occurrence – et que plusieurs femmes siégeaient à la vice-présidence. « ­Rappelons-nous Margaret Thatcher : c’est une femme, mais elle n’a jamais aidé les femmes », pointe Sandrine Rousseau.

Et Aurélie Trouvé de considérer que cette posture des députés macronistes « nie le caractère systémique du sexisme à l’Assemblée. Elle est composée historiquement d’hommes, les codes de la domination masculine s’y appliquent forcément ». « Ces institutions politiques ont été construites par et pour des hommes », rappelle Catherine Achin.

 Ces institutions politiques ont été construites par et pour des hommes.

« Pendant des décennies, les hommes étaient seuls dans cet hémicycle. Il faut du temps pour que la présence des femmes soit tolérée puis banalisée », poursuit-elle. Sa collègue, Frédérique Matonti, conclut : « Aujourd’hui, plus aucune femme politique ne dirait qu’elle n’est pas féministe. Il faut regarder ce qu’il y a derrière ce féminisme. Or, du côté de la majorité, la politique menée n’est pas particulièrement féministe. » Dernier exemple en date : la réforme des retraites.  

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