Exposé·es

L’exposition « Exposé·es » au Palais de Tokyo, à Paris, rappelle l’hécatombe de l’épidémie du sida des années 1980-1990. Aujourd’hui, pour les malades, survivre au sida, c’est toujours vivre dans une société où le validisme et la sérophobie font des ravages.

Christelle Taraud  • 24 mai 2023
Partager :
Exposé·es
© Bermix Studio / Unsplash.

Au Palais de Tokyo, alors que je visite l’exposition « Exposé·es », je tombe sur une photographie de Michel Journiac, « Marquage d’un corps – Action de corps exclu (étape 7 du rituel de transmutation. 1983-1993) ». L’image – gros plan sur une section de tronc et de bras – interroge avec force une dynamique centrale de notre société contemporaine : corps « normal »/normé, corps malade/« sain », corps invalide/valide.

Au travers de ce triangle (que l’on suppose rose) dézingué, morceau de chair écorchée, à vif, telle une affiche politique passée et comme partiellement arrachée sur un mur défraîchi, qui a (trop) vécu, Michel Journiac nous rappelle à ce que furent les premiers temps de l’épidémie du sida dans la France des années 1980-1990. Une hécatombe.

En 1987, 964 décès attribués au virus de l’immunodéficience humaine (VIH) – découvert en mai 1983 et reconnu comme responsable du sida en 1984 – sont comptabilisés. Mais, très vite, les statistiques s’affolent jusqu’à atteindre un pic terrible, en 1994, avec 4 860 morts. Un compte macabre qui rythme le quotidien d’une génération entière confrontée au déni mortifère de l’État, au désintérêt criminel de l’industrie pharmaceutique et à l’indifférence attentiste d’une grande partie de la société se croyant à l’abri face à un « cancer gay qui ne touche que les pédés ».

Sur le même sujet : « Exposé·es » : le sida à l’œuvre

Une hécatombe, des morts par centaines, puis par milliers, et la naissance – dans le feu de l’action et la rage de la survie immédiate, si souvent contrariée – d’une nouvelle forme d’activisme qui s’incarne, en particulier, dans une association, Act Up-Paris, fondée le 9 juin 1989. Les malades du sida s’exposent en exposant ce que leur fait la maladie. Cette autospectacularisation de l’épidémie, entre zaps et die-in, oblige la société à voir, s’impose à elle en affirmant un lien ontologique entre la vieille homophobie-lesbophobie et la toute nouvelle sérophobie.

On meurt du virus bien sûr, mais aussi d’abandon, d’isolement, de peur.

Car on meurt du virus bien sûr, mais aussi d’abandon, d’isolement, de peur. On meurt de convenances, de moralité et de normalité. Comme le précise Emmanuelle Cosse, présidente d’Act Up-Paris de 1999 à 2001, « au-delà de ce qui fait la colère d’Act Up, il y a toujours eu aussi une dénonciation de la norme, de ce qui devrait décider de ce qui est bien, de ce qui est mal, de si nos vies sont correctes ou pas (1) ».

1

(1) Témoignage sur le site d’information Yagg en 2009.

Cela nous ramène au questionnement d’« Exposé·es », au travers du livre d’Élisabeth Lebovici qui en constitue le cœur vibrant (2). En interrogeant le triptyque homophobie-lesbophobie-transphobie / validisme / sérophobie, celle-ci nous rappelle que le sida a durablement impacté l’ensemble de la société. Au passé évidemment, mais aussi au présent.

2

Ce que le sida m’a fait. Art et activisme à la fin du XXe siècle, Élisabeth Lebovici, Les Presses du réel, 2017.

Pour les malades, en effet, survivre au sida, c’est toujours vivre dans une société où le validisme et la sérophobie font des ravages. Ainsi, en 2005, une étude de Sida info service précisait que 57,3 % des personnes séropositives en France estimaient avoir été discriminées du fait de leur séropositivité. Une réalité quotidienne qui se perpétue dans un silence assourdissant.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées Intersections
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »
Entretien 13 mai 2026 abonné·es

Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »

Le maire de Saint-Denis, élu au premier tour des dernières municipales, figure montante de La France insoumise, revient sur les orientations qu’il souhaite donner à son mandat : répondre aux urgences quotidiennes et donner la priorité à la jeunesse. L’édile dyonisien place la mobilisation des quartiers populaires au cœur de la stratégie insoumise. 
Par Kamélia Ouaïssa et Alix Garcia
Mis en échec par la pression antifa, le C9M en pleine déroute
Chronique 12 mai 2026

Mis en échec par la pression antifa, le C9M en pleine déroute

À Paris, les groupuscules néofascistes n’ont pas pu organiser leur marche annuelle, éparpillés par la police lorsque certains de leurs membres n’étaient pas interpellés. Une victoire permise par le front antifasciste.
Par Marie Coquille-Chambel
Une bonne solution : l’autogestion !
Idées 7 mai 2026 abonné·es

Une bonne solution : l’autogestion !

L’économiste Guillaume Etiévant s’emploie à montrer qu’une sortie démocratique du capitalisme est possible. Les entreprises, et toute l’économie, seraient prises en main par les travailleurs eux-mêmes, au nom de l’intérêt de toutes et tous.
Par Olivier Doubre
« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »
Entretien 4 mai 2026 abonné·es

« La gauche ne peut pas abandonner. Nous avons le devoir de gagner »

Deux continents, un combat. L’une, Janette Zahia Corcelius, résiste aux raid de l’ICE, la police anti-immigration de Trump. L’autre, Anzoumane Sissoko, lutte pour la régularisation des étrangers depuis vingt-quatre ans. Une rencontre pour penser la résistance transatlantique contre l’autoritarisme et les répressions anti-migratoires.
Par Juliette Heinzlef et Maxime Sirvins