L’ONU étrille la France pour son maintien de l’ordre

Sept experts des Nations unies expriment leur « inquiétude » devant « le manque de retenue dans l’usage de la force » sur les manifestants, mais aussi la « rhétorique criminalisante » à l’endroit des défenseurs des droits humains et de l’environnement.

Hugo Boursier  • 16 juin 2023
Partager :
L’ONU étrille la France pour son maintien de l’ordre
Manifestation du 1er Mai, à Paris, en 2023.
© Lily Chavance.

Une nouvelle fois, la France inquiète l’ONU sur son maintien de l’ordre. Dans un rapport publié ce vendredi 16 juin, sept experts des Nations unies ciblent le gouvernement pour sa gestion des manifestations et des rassemblements pacifiques. Ils invitent le pouvoir à respecter « ses obligations internationales (…) ainsi qu’à promouvoir la liberté d’association ».

Le 1er mai, le Conseil des droits de l’homme de l’organisation avait déjà dénoncé la « répression disproportionnée » des manifestations des Gilets jaunes. Un rapport avait d’ailleurs été rédigé en plein milieu de ce mouvement, en février 2019. Les États membres recommandaient à la France d’empêcher « un usage excessif de la force par les forces de l’ordre », d’enquêter « sur les violations présumées commises » par elles et de « former régulièrement ces forces à la gestion des manifestations ».

ZOOM : Permis de lutter, une chronique sur la répression des luttes sociales et écologiques

Institutions, associations, ONG, tribunes… Les alertes sur la répression en cours à l’encontre des mouvements sociaux se multiplient. Pour la constater, il faut la documenter. C’est tout l’enjeu de notre nouveau projet, Permis de lutter. Sur cette page, tous nos contenus sont en accès-libre. Un travail que l’on estime nécessaire pour défendre les fondamentaux de notre démocratie. Mais qui a aussi besoin de vous.

Le 20 mars, alors que la France était plongée dans le mouvement contre la réforme des retraites, le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d’association, Clément Nyaletsossi Voulé, indiquait aussi sur Twitter qu’il suivait « de très près les manifestations en cours » et rappelait que « les manifestations pacifiques sont un droit fondamental que les autorités doivent garantir et protéger ».

Mais le gouvernement n’écoute pas, même quand l’alerte vient de l’ONU. Particulièrement offensifs et explicites, les sept experts – tous rapporteurs liés aux droits de l’homme, au droit à la liberté de réunion pacifique et d’association ou encore à la liberté d’opinion et d’expression – appellent les autorités à « entreprendre un examen complet de leurs stratégies et pratiques en matière de maintien de l’ordre afin de permettre aux manifestants d’exprimer leurs préoccupations et à faciliter une résolution pacifique des conflits sociaux ».

ZOOM : Ces alertes qu’Emmanuel Macron n’entend pas

Elles envoient toutes le même signal, mais le radar de l’Élysée semble éteint. Silence radio dans le Palais. Plusieurs institutions tentent, depuis plusieurs années, d’alerter Emmanuel Macron sur sa conception du maintien de l’ordre et plus largement sur son rapport avec les contre-pouvoirs. Mais l’intéressé ne change rien. Pire, par l’intermédiaire de ses ministres, à l’instar de Gérald Darmanin, il met de l’huile sur le feu.

Ainsi en est-il de l’ONU, donc, mais aussi du Conseil de l’Europe, le 23 mars, qui appelait à protéger la liberté d’expression contre « toute forme de violence ». Cinq jours plus tard, c’est au tour de la Défenseure des droits, Claire Hédon, de rappeler que « la liberté de manifester est un droit fondamental dans notre État de droit ». Même message du côté de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme. Et la Ligue des droits de l’Homme publiant régulièrement des communiqués sur la criminalisation des mouvements sociaux, ou la répression menée contre des militants.

Contrairement aux accusations d’écoterrorisme ou de violences imputées aux manifestants, rassemblés lors des « casserolades », par les préfets ou le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, les experts ont noté que les mouvements syndicaux et écologistes issus de divers mouvements sociaux ont adopté « des méthodes pacifiques ».

Sur le même sujet : Répression : la mécanique infernale

Qu’à cela ne tienne, « la répression des forces de l’ordre aurait fait des dizaines de blessés, dont des manifestants, des journalistes, des élus et des passants », déplorent les auteurs, tout en pointant du doigt les Brav-M. De manière assez inédite, les experts « s’inquiètent d’une tendance à la stigmatisation et à la criminalisation des personnes et organisations de la société civile œuvrant pour la défense des droits humains et de l’environnement ». Une politique qui, d’après eux, « semble s’accentuer et justifier un usage excessif, répété et amplifié de la force à leur encontre ».

Sur le même sujet : Les services de renseignements s’intéressent de plus en plus aux militants

Une référence à peine voilée aux attaques systématiques de l’exécutif contre la Ligue des droits de l’Homme, la Contrôleuse générale des lieux de privation et de liberté, ou la bataille engagée par l’exécutif contre les Soulèvements de la Terre. « Le droit de réunion pacifique est un droit fondamental qui forme le socle même des systèmes de gouvernance participative fondés sur la démocratie, les droits humains, l’État de droit et le pluralisme », scandent les experts. Un rappel qui sonne comme un lancinant refrain, tant le gouvernement, sourd aux alertes – qu’elles viennent de l’ONU ou d’ailleurs –, a fait de la répression son système.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

En images : « Qui nous protège de la police ? », dans le cortège de la mobilisation lycéenne à Paris
Portfolio • 14 octobre 2026

En images : « Qui nous protège de la police ? », dans le cortège de la mobilisation lycéenne à Paris

Cinquième acte du mouvement lycéen ce mardi 13 octobre 2026 à Paris, avec deux cortèges qui ont défilé dans les rues de la capitale. Le plus jeune et déterminé est parti de l’Hôtel de ville pour rejoindre la place Vauban, près des Invalides. Reportage photo.
Par Maxime Sirvins
Maintien de l’ordre : 100 000 signatures et des années d’alertes contre les armes mutilantes
Violences • 13 octobre 2026

Maintien de l’ordre : 100 000 signatures et des années d’alertes contre les armes mutilantes

Après plusieurs mutilations de lycéens, une pétition réclame l’interdiction de plusieurs armes et techniques policières lors des manifestations lycéennes. Une demande loin d’être récente malgré des avertissements répétés, jusqu’aux Nations unies.
Par Maxime Sirvins
Face aux lycéens, une chaîne pénale au service du maintien de l’ordre
Enquête • 7 octobre 2026 libéré

Face aux lycéens, une chaîne pénale au service du maintien de l’ordre

Entre le 28 septembre et le 5 octobre, plus de 5 000 personnes ont été placées en garde à vue. Parmi elles, 85 % de mineurs. Une répression inédite faisant suite à des consignes ministérielles.
Par Pauline Migevant et Céline Martelet
Mobilisation lycéenne : « Le dispositif sécuritaire est totalement disproportionné »
Entretien • 2 octobre 2026

Mobilisation lycéenne : « Le dispositif sécuritaire est totalement disproportionné »

Alors que le mouvement lycéen se poursuit, après plus de 5 000 interpellations et de nombreuses violences policières, le chercheur Robi Morder revient sur l’ancrage historique de ces mobilisations et l’ampleur sans précédent de la répression.
Par Thomas Lefèvre et Isya Okoué Métogo