« Il est devenu absurde et même cynique de parler d’égalité des chances »

Ancien directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco) de Vincent Peillon, Jean-Paul Delahaye est un fin connaisseur du système éducatif français. Il milite pour la démocratisation scolaire.

Laurence De Cock  • 30 juin 2023 abonné·es
« Il est devenu absurde et même cynique de parler d’égalité des chances »
La semaine de quatre jours a été particulièrement défavorable aux enfants des milieux populaires.
© Clément Mahoudeau/AFP.

Peut-on réformer l’école de l’intérieur ? Beaucoup s’y sont cassé les dents. L’exercice est rude et suppose le travail d’une équipe entièrement tournée vers la même finalité : en finir avec cette école injuste. Jean-Paul Delahaye, ex-directeur général de l’enseignement scolaire de Vincent Peillon, nous éclaire ici sur le chemin qui reste à parcourir. Il est par ailleurs l’auteur d’Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine (à forte connotation autobiographique), Librairie du Labyrinthe, 2021,et de L’école n’est pas faite pour les pauvres, Le Bord de l’eau, 2022.

Pouvez-vous, dans un premier temps, expliquer en quoi votre parcours est celui d’une « exception consolante », pour reprendre le titre d’un de vos livres ?

Jean-Paul Delahaye : Cette expression de Ferdinand Buisson (1) correspond à mon parcours scolaire d’enfant d’une femme de ménage et ouvrière agricole qui parvient en tant que boursier à intégrer un lycée de bourgeois à Abbeville, dans la Somme, au début des années 1960. Une « exception », donc, « consolante », disait Buisson, car « propre à faire oublier l’injustice foncière qui reste la règle générale ». C’est pourquoi je me suis toujours refusé à être l’alibi qu’on utilise pour masquer, derrière la fiction de l’élitisme républicain, ce qui reste foncièrement un élitisme social dans notre pays.

Votre séjour au ministère a été assez bref. Pouvez-vous revenir sur cette expérience de proximité avec le pouvoir en tant que bras droit du ministre ? Peut-on changer les choses de l’intérieur ? 

Le séjour a en effet été bref, de 2012 à 2014, mais très productif. L’équipe que nous formions autour du ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, connaissait parfaitement le système et nous n’avons pas eu trop de difficultés à mobiliser l’administration pour la mise en œuvre. En tant que Dgesco, j’ai pu mesurer la formidable mobilisation de toutes les directions du ministère lors de l’élaboration de la loi de refondation du 8 juillet 2013. Il est vrai qu’il n’a pas toujours été simple d’imposer des priorités pédagogiques – c’était le cœur de la loi de refondation – à certains hauts fonctionnaires plus habitués à gérer (très bien d’ailleurs) qu’à prendre en compte les besoins des élèves et des personnels. Il faut, de ce point de vue, être attentif à la tendance actuelle qui consiste à considérer que l’Éducation nationale est une administration comme une autre et à confier de plus en plus de responsabilités, au ministère ou dans les rectorats, à des hauts fonctionnaires, énarques ou autres, qui ne connaissent pas l’Éducation nationale de l’intérieur.

Mais la fronde contre la réforme des rythmes scolaires en 2013 ne vous laisse-t-elle pas un goût amer ?

Un goût amer pour les enfants et pour notre pays tout entier, qui considère que le temps scolaire est un fardeau dont il faut se débarrasser en le concentrant sur un minimum de jours. La décision prise en 2008 de supprimer une matinée de classe à l’école primaire française en ramassant les 24 heures de classe sur quatre lourdes journées de six heures a été une folie, une exception mondiale qu’aucun pays n’a depuis songé à imiter, puisque tous les enfants de la planète ont aujourd’hui, comme chacun devrait le savoir, une semaine scolaire organisée sur au moins cinq jours. Le retour à la semaine de quatre jours en 2017 (après une parenthèse de quatre ans) est une erreur majeure que nous paierons très cher un jour ou l’autre.

La semaine de quatre jours est une erreur majeure.

En 2012, il y avait pourtant une unanimité (Académie de médecine, organisations syndicales et de parents d’élèves réunies dans l’appel de Bobigny, commissions parlementaires, etc.) pour le retour de la semaine de cinq jours. Vincent Peillon a courageusement engagé la réforme mais n’a pas reçu beaucoup de soutien politique, il faut le reconnaître. Est-ce parce que nous donnions la priorité à l’intérêt des enfants et, singulièrement, à ceux des milieux populaires qui n’ont que l’école pour s’émanciper, et que nous dérangions alors l’agenda des classes moyennes et favorisées ? La réponse est contenue dans cette enquête officielle du ministère qui, en 2017, interrogeait les parents sur leur préférence. Le résultat est sans appel : les parents les plus favorables à

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