« La question de la confiance dans la science est peut-être déjà dépassée »

L’historienne et philosophe Bernadette Bensaude-Vincent, autrice avec le philosophe Gabriel Dorthe d’un essai sur la montée de l’irrationalité et la perte de confiance dans la communauté scientifique, interroge le rôle de la science face au climatoscepticisme et au complotisme.

François Rulier  • 20 septembre 2023 libéré
« La question de la confiance dans la science est peut-être déjà dépassée »
Pluies diluviennes et routes coupées dans la Drôme, le 18 septembre 2023.
© Romain Doucelin / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

Les sciences se sont imposées dans les grands débats de notre temps. Du dérèglement climatique à la 5G, de la pandémie de covid-19 aux pesticides, d’aucuns se tournent vers la communauté scientifique pour obtenir des réponses tandis que d’autres rejettent avec virulence le monde de la recherche. Bernadette Bensaude-Vincent, philo­sophe et historienne des sciences, professeure émérite à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, propose de faire un pas de côté pour mieux comprendre les enjeux autour de la place des sciences dans le débat public.

Les Sciences dans la mêlée. Pour une culture de la défiance, Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe, Seuil, 272 pages, 22,50 euros, en librairie le 13 octobre.

Depuis la crise du covid-19, plusieurs travaux s’inquiètent de la baisse de confiance dans les sciences au sein de la population française. Comment expliquer cette baisse ?

Effectivement, la crise du covid-19, avec les antivax et les théories du complot, a fait surgir une vague d’inquiétudes au point que l’Organisation mondiale de la santé a parlé d’infodémie avant de déclarer la pandémie. La méfiance à l’égard des experts alarme les milieux scientifiques, qui déplorent une montée de l’irrationalité dans le public, et suscite la panique dans les milieux politiques, qui sentent la démocratie menacée. C’est d’ailleurs ce climat de tensions exacerbées qui m’a poussée à écrire cet essai, Les Sciences dans la mêlée, avec Gabriel Dorthe.

Les Sciences dans la mêlée. Pour une culture de la défiance, Bernadette Bensaude-Vincent et Gabriel Dorthe

D’abord le diagnostic de perte de confiance n’est pas aussi évident qu’il y paraît. Il est démenti par les sondages d’opinion qui montrent que la confiance du public se porte sur « la Science », sur une vision idéale de la science pure, détachée des intérêts et des valeurs. Or cela n’a rien à voir avec le fonctionnement réel de la recherche. Avant d’expliquer la baisse de confiance, et plutôt que de se focaliser sur l’attitude du public, il faut analyser le fonctionnement de la science telle qu’elle se fait plutôt que telle qu’on la rêve ou telle qu’on l’apprend dans les manuels scolaires. Face aux crises que nous traversons, il est temps d’examiner les difficultés bien réelles qu’affrontent les scientifiques et les experts chargés de « dire le vrai » pour conseiller le pouvoir en situation d’incertitude. Nous proposons de saisir ces crises comme une opportunité pour repenser les relations entre sciences et société, entre experts et pouvoirs.

Plusieurs études semblent indiquer une recrudescence du climatoscepticisme. Quelles pourraient en être les raisons ?

Avant de chercher les raisons de cette recrudescence, il faut peut-être se demander comment cet « état de fait » a été établi. Un sondage d’opinion mondial commandité par un pourvoyeur d’énergie comme EDF n’aboutit pas nécessairement aux mêmes conclusions que d’autres, comme celui de l’OCDE, par exemple. Quant aux raisons de cette recrudescence, je ne cherche pas à l’expliquer. Il est trop facile de se placer en position de surplomb pour trouver des explications à l’aveuglement, aux « erreurs » des autres, en invoquant des préjugés, des partis pris ou des « biais cognitifs ». Peut-être faut-il plutôt se demander pourquoi, en pleine connaissance des dérèglements climatiques, d’une vérité inconfortable, nous continuons d’agir comme si de rien n’était. Pourquoi nous continuons de privilégier le court terme sur le long terme. Et ce « nous » concerne autant les individus – vous et moi – que les gouvernements et les entreprises multinationales.

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Comment réagissez-vous aux propos climatosceptiques tenus par des responsables politiques ?Est-ce un manque d’information ou du cynisme ?

Encore une fois, ce sont moins les propos qui comptent que les actions. Ce qui me révolte, c’est que les dirigeants des pays industrialisés prétendent que l’urgence climatique est leur priorité, qu’ils adhèrent aux objectifs de la COP 21, et que dans le même temps ils continuent d’investir dans des politiques de recherche et développement qui ne reflètent pas cette priorité, ou prennent des mesures désastreuses pour l’environnement. Que les compagnies industrielles comme Total investissent des milliards dans des projets d’extraction pétrolière tout en faisant du greenwashing. Ce qui me révolte, c’est la volonté ferme de continuer le business as usual pour satisfaire son électorat ou ses actionnaires au lieu de saisir cette crise comme une occasion de bifurquer, de vivre autrement, de privilégier d’autres valeurs, d’autres indicateurs.

La voix des scientifiques porte-parole de la nature est aujourd’hui surpassée par le bruit, le fracas d’une planète déréglée.

Le problème vient-il d’une incompréhension de la méthode scientifique ?

Je connais la rengaine : les gens ne comprennent rien aux sciences, aux statistiques et se conduisent comme des idiots ! Les scientifiques qui parlent au nom de la vérité, sûrs d’eux-mêmes et de leur légitimité, continuent de penser qu’il suffit d’informer le public, de parler, de faire quelques clips ou vidéos sur YouTube pour convaincre le public. Ils ont foi dans le pouvoir de la vérité scientifique qui devrait s’imposer comme une autorité infaillible, transcendant les clivages d’opinions et de partis politiques. Étant philosophe et historienne des sciences, je ne crois ni à « la méthode scientifique », car il y a des styles de recherche propres à chaque discipline scientifique, ni à l’autorité infaillible de la parole scientifique. Les résultats scientifiques sont le fruit d’un long travail de collecte de données, d’expérimentation, d’argumentation, de modélisation, qui répond à des normes spécifiques, et ce long labeur de construction des preuves demande à être mieux connu du public. Mais on peut tout aussi bien dire que le problème vient d’une incompréhension des priorités et préoccupations du public par les scientifiques.

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Les scientifiques sont-ils formés à la maîtrise d’une parole publique ?

Les scientifiques sont aussi et avant tout des citoyennes et des citoyens. Tout citoyen devrait être formé à la prise de parole publique : savoir argumenter au lieu d’affirmer, savoir exprimer clairement sur quoi se fondent ses convictions, les doutes qu’il ou elle a surmontés. Il s’agit moins de maîtrise que d’apprentissage du dialogue, du débat, à l’écoute des objections et des points de vue autres.

Les scientifiques devraient-ils s’engager contre le climatoscepticisme en dehors du seul cadre de la recherche ? Et comment ?

Oui, l’engagement des scientifiques est une question pressante sur laquelle le comité d’éthique du CNRS et le comité éthique en commun Inrae-Ifremer-Cirad-IRD formulent des avis. De plus en plus de scientifiques s’engagent et protestent contre l’inaction des gouvernements face aux dérèglements climatiques. Il faut en finir avec l’idée d’une neutralité de la science. La recherche elle-même est une forme d’engagement porté par des valeurs. Et ces valeurs ne sont pas nécessairement partagées par tous. D’où la méfiance à l’égard de la science dans certains milieux. De toute façon la question de la confiance dans la science est peut-être déjà dépassée. En effet, la voix des scientifiques porte-parole de la nature est aujourd’hui surpassée par le bruit, le fracas d’une planète déréglée. Les fleuves, les glaciers, les sols craquelés par la sécheresse sont autant de cris, d’appels, de manifestations d’une nature en colère. Le mythe est peut-être plus performant que la voix des scientifiques pour mettre un terme au climatoscepticisme.

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