Sortie des énergies fossiles : trois raisons d’y croire

Charbon, pétrole, gaz naturel : les énergies climaticides pourraient bien perdre leur suprématie planétaire avant que les COP ne parviennent à un plan d’élimination crédible.

Patrick Piro  • 29 novembre 2023 libéré
Sortie des énergies fossiles : trois raisons d’y croire
© Waldemar / Unsplash

1. Le flirt des scénarios pour la sobriété

Fin 2019, le Giec dégaine un rapport qui en a surpris plus d’un : il a dégotté une centaine de scénarios, dans le monde, compatibles avec l’objectif de maintenir la hausse des températures planétaire à 1,5 °C. « Certes, les conditions pour tenir une telle trajectoire sont très radicales, commente Yves Marignac, porte-parole de l’association négaWatt d’expert·es indépendant·es en énergie. Mais, quoi qu’il en soit de leur faisabilité, ces scénarios révèlent un basculement historique en cours dans leur conception. »

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Pendant des années, les trajectoires à 2050 faisaient la part belle à des solutions risquées (nucléaire, capture et stockage du CO2, etc.) pour maîtriser le dérèglement. « Ce n’est plus le cas, nous montre le Giec, souligne Yves Marignac. Une nouvelle philosophie est en train de prendre le pas sur la logique productiviste et techniciste, pour donner la priorité à la réduction de la demande en énergie mais aussi à la cohérence avec des objectifs sociétaux autres que la simple baisse des émissions – réduction de la pauvreté, sécurité alimentaire, etc. » Et le Giec lui-même aborde désormais la sobriété comme un levier de premier ordre pour sortir des fossiles. « Il montre qu’un changement des comportements, en matière de consommation d’énergie, pourrait conduire à des réductions d’émissions de CO2 supérieure de 40 % à 60 % par rapport aux scénarios de référence actuels des États. »

Une nouvelle philosophie est en train de prendre le pas sur la logique productiviste et techniciste.

Y. Marignac, négaWatt

En France, en dépit d’un effet de loupe permanent sur le nucléaire, les principaux scénarios à 2035 ou 2050, officiels ou indépendants – RTE, Ademe, Shift Project, négaWatt, et même la stratégie nationale bas carbone du gouvernement –, insistent tous sur la réduction de la demande, détaillant des options de sobriété pour parvenir à l’objectif d’une décarbonation de l’économie. De même à l’échelle européenne avec le scénario Clever présenté par négaWatt avec ses partenaires en juin dernier. « Les travaux de recherche sur les conditions socio-économiques de ces trajectoires sont en plein essor. La sobriété et les énergies renouvelables deviennent des options incontournables. »

2. Les investisseurs retirent leurs milliards

Le dernier rapport du Global Divestment Commitments Database (GDCD, Base de données mondiale des engagements de désinvestissement) donne aux anti-fossiles le sentiment de jouer enfin dans la cour des grands. Il s’agit de la compilation la plus exhaustive en date des engagements pris par des investisseurs de retirer tout ou partie de leurs mises dans des actifs fossiles. Banques, fonds de pensions, fonds souverains, universités, institutions religieuses, etc., cet observatoire recense 1 600 institutions engagées dans un mouvement né il y a une décennie sur les campus états-uniens et aujourd’hui présent dans plus de 70 pays. La totalité des actifs qu’elles contrôlent atteint la somme faramineuse de 40 510 milliards de dollars.

Certes, entre retrait intégral, retrait partiel, projets d’oléoducs ou de mines stoppés, etc., il ne s’agit pas du montant effectivement retranché des secteurs du charbon, du pétrole et du gaz. Mais il dépasse les PIB additionnés des États-Unis et de la Chine, donnant un ordre de grandeur des puissances financières en action. Les organisations confessionnelles sont les plus engagées, devant le monde de l’éducation et les fondations philanthropiques. Parmi les récentes « prises » : Harvard, la plus riche université au monde, a presque récupéré les 42 milliards de dollars qu’elle avait investis dans les fossiles. La Banque postale veut se désengager de toutes les sociétés pétrolières et gazières d’ici à 2030. Le fonds souverain de Norvège, le plus important au monde, se retire progressivement des entreprises dont plus de 30 % des revenus proviennent du charbon.

Même en Chine et en Inde, on s’accorde à considérer que les actifs charbonniers sont condamnés à terme.

N. Haeringer, 350.org

Presque un combat d’arrière-garde pour la plus sale des énergies fossiles. « Même en Chine et en Inde, on s’accorde à considérer que les actifs charbonniers sont condamnés à terme », commente Nicolas Haeringer, chargé de campagne à l’association 350.org France. Cependant, les organisations poussant à ce désinvestissement considèrent désormais qu’il faut aller plus loin et plus vite, en menant notamment des campagnes d’investissement dans les énergies renouvelables. « On réglera la question de l’énergie par l’offre : on voit comment des entreprises telles que TotalEnergies assument désormais sans complexe le rôle du ‘méchant utile’, en argumentant que ‘c’est à cause de la demande énergétique que l’on continue à forer’, et que ‘si ce n’est pas nous qui le faisons, d’autres s’en chargeront’. »

3. Les renouvelables en tête

Le rapport annuel de la très conventionnelle Agence internationale de l’énergie (AIE) est un indice instructif de l’ambiance qui règne dans le secteur. La dernière livraison (octobre dernier) est un plaidoyer assidu en faveur des énergies renouvelables, et particulièrement du solaire, une filière qui pourrait fournir la moitié de l’électricité mondiale en 2050. La conversion a de quoi asseoir. « Il y a trois ans à peine, l’agence tenait un double discours, convenant que le dérèglement climatique impose une mutation radicale des systèmes énergétiques, et dans le même temps que les pays du Sud ne pourront pas faire autrement que d’investir encore un moment dans le pétrole et le gaz. Cette schizophrénie vient de prendre fin », commente Cédric Philibert, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Aujourd’hui, il est moins cher de construire une centrale photovoltaïque que d’alimenter en combustible une centrale à charbon.

C. Philibert, Ifri

Le ton du rapport est même optimiste. « L’émergence d’une nouvelle économie de l’énergie propre, tirée par l’énergie photovoltaïque et les véhicules électriques, donne de l’espoir pour l’avenir. » Une croissance de 40 % des investissements depuis 2020, plus d’un milliard de dollars dépensés chaque jour pour le déploiement de l’énergie solaire, etc. : l’AIE voit le déclin des fossiles – qui comptent encore pour 80 % de l’approvisionnement énergétique mondial – enfin entamé avant la fin de la décennie. « Aujourd’hui, il est moins cher de construire une centrale photovoltaïque que d’alimenter en combustible une centrale à charbon », illustre Cédric Philibert.

Encourageant, mais insuffisant. Aussi l’agence spécule-t-elle sur une accélération du mouvement. Les États-Unis viennent de mettre 350 milliards de dollars sur la table pour les renouvelables, la Chine est de très loin la locomotive mondiale en la matière, et son ralentissement économique, durable, se fera au détriment des fossiles, assurent les spécialistes. Et, tiens, le terme « nucléaire » a pratiquement disparu du rapport de l’AIE : un autre signe du grand virage en cours.



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