Chiffres Politis : 903 morts au travail en 2022, triste record

Après la publication du rapport annuel sur les risques professionnels par la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), Politis a compilé les données des différents régimes de sécurité sociale. Et le résultat est sans équivoque. 2022 est une année record sur le nombre de morts au travail.

Pierre Jequier-Zalc  • 3 janvier 2024
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Chiffres Politis : 903 morts au travail en 2022, triste record
Un des chantiers du Grand Paris Express, en mai 2023.
© Pierre Jequier-Zalc

Il y a des rapports scrutés par l’ensemble de la scène médiatico-politique. Et il y a les autres. Le rapport annuel de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) sur les risques professionnels fait partie de cette deuxième catégorie. C’est donc dans l’anonymat d’une veille de Noël que les chiffres des morts au travail en 2022 ont été publiés.

Pourtant, dès la seconde page de lecture, une donnée interpelle : « En 2022, on dénombre 738 décès parmi les accidents du travail reconnus, soit 93 de plus qu’en 2021. » Cette hausse importante s’explique assez facilement. En 2020 et 2021, la crise sanitaire a frappé le pays et donc réduit une partie de l’activité économique. Les chiffres de 2022 étaient donc attendus car ce sont les premiers depuis l’épidémie de covid à s’étendre sur une année complète sans mise à l’arrêt partielle de l’économie.

Des chiffres records depuis 20 ans

Et leur publication tardive n’a pas de quoi rassurer. Jamais, depuis au moins vingt ans, la CNAM n’avait comptabilisé un tel niveau de mortalité au travail. Déjà, en 2019, 733 décès avaient été recensés par l’Assurance maladie. Un triste record qui avait été placé sur le compte d’un changement de méthodologie statistique prenant mieux en compte les malaises. Sans, pour autant, que les conséquences de ce changement ne soient clairement quantifiables. Explique-t-il toute l’augmentation ? Seulement en partie ? « J’ai discuté avec des statisticiens de la CNAM qui m’ont assuré que ce changement n’expliquait qu’en partie cette hausse », assure Matthieu Lépine, auteur de L’Hécatombe invisible, Enquête sur les morts au travail.

Sur le même sujet : Notre entretien avec Matthieu Lépine

Ce qui est certain, en revanche, c’est que le chiffre recensé par la CNAM a, de nouveau, augmenté en 2022, atteignant 738 morts lors d’un accident du travail. Or, ce chiffre prend uniquement en compte les salariés du privé rattachés au régime général de la Sécurité sociale, excluant donc plusieurs secteurs – notamment l’agriculture. Politis a donc décidé de compiler les données des différents régimes pour obtenir un chiffre global du nombre de personnes qui meurent au travail chaque année.

903 morts en 2022, a minima

Les résultats sont effarants. 2022 est, de loin, l’année la plus mortifère pour les travailleurs. Au moins 903 personnes sont mortes en faisant leur travail. Au moins, car ce chiffre n’intègre ni ceux de la fonction publique, ni ceux du régime des indépendants. Ainsi, le jeune homme de 16 ans mort à Lille en janvier 2022 alors qu’il était livreur pour Deliveroo, n’entre, par exemple, pas dans ce décompte.

Infographie morts au travail

Si l’on compare 2022 à 2019, dernière année de référence avant la crise sanitaire, les chiffres sont en augmentation dans presque tous les secteurs. Il n’y a que dans le secteur maritime où le chiffre reste quasiment équivalent : 14 morts en 2019 contre 13 en 2022. La hausse la plus marquante concerne le secteur agricole. Alors qu’il n’y avait eu en 2019 « que » 114 morts au travail, salariés et non-salariés confondus (chefs d’exploitation, conjoints de chef d’exploitation…), ce chiffre s’élève à 152 en 2022. Soit une augmentation de 33 %. Dans le régime général, les trois secteurs qui entraînent le plus de décès ne changent pas : le BTP, les transports et les activités de service comme l’intérim, la santé, l’aide et soin, et le nettoyage.

Ces chiffres questionnent. Ils racontent, forcément, des réalités du monde du travail d’aujourd’hui.

Une donnée, en revanche, interpelle. Celle des morts au travail ayant moins de 25 ans. Entre 2019 et 2022, le chiffre augmente de 29 % avec 36 jeunes morts au travail en 2022 au sein du régime général.

Une hausse des morts invisible

Ces chiffres questionnent. Ils racontent, forcément, des réalités du monde du travail d’aujourd’hui. Un monde où les jeunes, via les réformes de l’apprentissage et du lycée professionnel, sont de plus en plus vite injectés dans la vie professionnelle, parfois dans des boulots auxquels ils sont peu voire pas formés. Un monde où la sous-traitance, dans le BTP comme dans le nettoyage, a souvent des implications sur la santé et la sécurité des travailleurs. Des conséquences parfois mortifères. En 2022, Moussa Sylla était employé par le sous-traitant EuropNet au nettoyage de l’Assemblée nationale lorsqu’il est mort au cinquième sous-sol du bâtiment public en conduisant une machine. Si l’enquête est toujours en cours, ses collègues doutent fortement qu’il disposait d’une formation adéquate pour conduire un tel engin.

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Pourtant, ces chiffres n’ont pas été commentés. Ni médiatiquement, ni politiquement. C’est simple : presqu’aucun média n’a jugé bon de traiter le dernier rapport de l’Assurance maladie sur les risques professionnels. CheckNews, le service de factchecking de Libération, est le seul à en avoir fait un article questionnant la pertinence de ces chiffres, se focalisant sur un changement méthodologique que personne, aujourd’hui, n’a précisément quantifié. Le tout, sans compiler les données des autres régimes.

Redoutable stabilité ou redoutable augmentation ?

Les accidents du travail sont bien souvent l’aboutissement de facteurs accidentogènes connus.

Olivier Dussopt, ministre du Travail, les a, lui, royalement ignorés. Pourtant, ils heurtent de plein fouet l’affirmation qu’il lançait à l’Assemblée nationale en février, lors du débat sur la réforme des retraites : « Sur la question des morts au travail, je vais donner les chiffres tels qu’ils ressortent des études de la direction générale du travail. Depuis quinze ans, de manière continue, nous connaissons en moyenne dans notre pays 650 décès par an au travail. C’est un chiffre qui est redoutablement stable depuis quinze ans, qui n’a pas bougé depuis 2017, contrairement à ce que j’ai entendu. » En 2019, 861 morts. 903 en 2022. Une redoutable augmentation.

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Comment, alors, expliquer une telle indifférence ? La vision sociétale de ce phénomène est un premier facteur d’explication. Souvent, les accidents du travail sont naturalisés, perçus comme une fatalité. L’exemple le plus typique : cette image d’illustration utilisée par BFM TV pour accompagner certains articles sur le sujet. Une chaussure de chantier s’apprêtant à glisser sur une peau de banane. Ces morts seraient donc simplement la faute à pas de chance. Exit les causes. Exit, surtout, les responsabilités.

Pourtant, il suffit de s’intéresser un peu au sujet pour savoir que les accidents du travail sont bien souvent l’aboutissement de facteurs accidentogènes connus. Sous-traitance en cascade, recours massif à l’intérim, manque de formation, cadence élevée, précarisation des statuts, conditions de travail extrêmes… Autant de raisons qui accroissent les risques. Mais il est plus facile de mettre le sujet sous le tapis. Car s’y attaquer voudrait dire redonner des droits aux travailleurs. Et ce n’est pas vraiment la direction prise par le gouvernement.

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