La FNSEA, le Medef de l’agriculture

La ruse de cette organisation est de masquer, sous le vocable unitaire, les intérêts antagonistes du monde agricole, alors qu’elle ne représente que les dominants et les patrons de l’agriculture.

Rose-Marie Lagrave  • 10 avril 2024
Partager :
La FNSEA, le Medef de l’agriculture
Manifestation dans le centre-ville de Nantes, le 25 janvier 2024.
© LOIC VENANCE / AFP

Le 25 janvier, en entendant Gérard Darmanin déclarer « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » à propos des agriculteurs en colère, j’ai eu l’impression qu’il validait ce que, nombreux, nous écrivions au sujet de la FNSEA. La France, en effet, détient encore une exception, agricole celle-là : la cogestion. Depuis sa création en 1946, la FNSEA a poursuivi sa stratégie de conquête méthodique
de l’hégémonie syndicale.

Sur le même sujet : Derrière la FNSEA, le lobby des agrimanagers

Région par région, secteur par secteur, elle est parvenue à contrôler tous les espaces de décision, et ce qu’on appelait les « 4 grands » : la MSA (sécurité sociale agricole), le Crédit agricole, la Coopération agricole, et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (Apca). Il fallait de surcroît s’adjoindre les bons offices du ministère de l’Agriculture, en passant subrepticement de la concertation à la cogestion.

Pour faire passer la pilule, rien de tel que la confection du mythe de l’unité paysanne sur lequel repose la confusion ou même la substitution des rôles entre syndicat et État. La FNSEA a réussi le coup de force symbolique et institutionnel de rassembler sous un même sigle des catégories aux intérêts divergents et de faire avaliser par l’État sa propre représentation de la paysannerie.

Sur le même sujet : Comment la FNSEA exploite les ouvriers agricoles

Or, face aux données statistiques, le mythe de l’unité paysanne et les discours en appelant à « la profession » s’effondrent. Selon une étude de l’Insee, « près d’un quart des exploitations agricoles se partagent 1 % de la surface agricole utile (SAU), quand 5 % des plus grandes, d’une superficie supérieure à 214 hectares, s’octroient 25 % de la SAU (1) ».

Plus encore, comme le souligne Thomas Piketty, « la vraie particularité des paysans est l’extrême inégalité de la répartition des rémunérations. D’après les données disponibles, les paysans apparaissent même comme la plus inégale des professions en France actuellement (2) ». Dès lors, on ne peut plus parler de « paysans » ou de « profession » ; il faut distinguer entre, d’une part, les entreprises agricoles et les firmes agroalimentaires qui se taillent la part du lion des politiques agricoles nationales et européennes, et, d’autre part, les paysans caractérisés par une logique d’économie de subsistance, par une impossibilité de s’adapter ou encore un refus du productivisme.

2

« Paysans : la plus inégale des professions », Thomas Piketty, Le Monde, 13 février 2024.

La ruse de la FNSEA est de masquer, sous le vocable unitaire, les intérêts antagonistes du monde agricole, alors qu’elle ne représente que les dominants et les patrons de l’agriculture. Ce subterfuge, institutionnalisé et incorporé dans les mentalités des agriculteurs, y compris par celles et ceux qui n’ont pas intérêt à voter pour la FNSEA, mais y consentent en raison des services proposés, souligne combien il faudrait à nouveau une révolution non silencieuse (3), une reprise par l’État de ses prérogatives, et l’arrêt d’une protection privilégiée de la « profession » par les forces de l’ordre.

3

 La révolution silencieuse. Le combat des paysans, Michel Debatisse, Paris, Calmann-Lévy, 1963.

Sur le même sujet : Main dans la main, le gouvernement et la FNSEA tapent encore sur les plus précaires
Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées Intersections
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Penser la prise en charge médicale des personnes grosses avec la série « The Pitt »
Intersections 27 mars 2026

Penser la prise en charge médicale des personnes grosses avec la série « The Pitt »

La grossophobie médicale expose les personnes grosses à des biais, des erreurs de diagnostic et des soins inadaptés. La série The Pitt met en lumière ces réalités et esquisse une prise en charge plus respectueuse.
Par Lucie Inland
« Pour la Maison Blanche, la guerre devient un jeu qui tourne en dérision la mort de l’ennemi »
Entretien 27 mars 2026 abonné·es

« Pour la Maison Blanche, la guerre devient un jeu qui tourne en dérision la mort de l’ennemi »

Les images de guerre ont radicalement changé de nature. W. J. T. Mitchell, l’un des grands théoriciens américains des visual studies, décrypte les politiques de l’image qui anesthésient et pourquoi certaines résistent encore aux instrumentalisations.
Par Juliette Heinzlef
Trahison d’un État protecteur : anatomie d’un ressentiment
Essai 25 mars 2026 abonné·es

Trahison d’un État protecteur : anatomie d’un ressentiment

Le sociologue Alexis Spire interroge la défiance croissante des gouvernés vis-à-vis de l’État et des politiques de protection sociale, soumises aux attaques des politiques néolibérales.
Par Olivier Doubre
Marine Tondelier : « Ce n’est pas parce qu’on a subi des revers électoraux qu’on va baisser les bras »
Entretien 24 mars 2026 abonné·es

Marine Tondelier : « Ce n’est pas parce qu’on a subi des revers électoraux qu’on va baisser les bras »

De la vague verte des municipales de 2020 il ne reste que l’écume. Le second tour des municipales a été une douche froide pour Les Écologistes avec la perte des plus grandes villes, sauf Lyon, et peu de conquêtes. La secrétaire nationale du parti confie sa déception et fustige les divisions de la gauche, sans remettre en cause l’idée d’une primaire de la gauche hors LFI pour 2027. 
Par Vanina Delmas et Lucas Sarafian