L’expulsion du « En Gare » à Montreuil menace des sans-papiers

Une vingtaine de personnes, pour la plupart sans papiers, vivaient dans ce squat montreuillois. Elles risquent d’être expulsées du pays, craint un coordonnateur du lieu qui nous expose les raisons et conséquences de cette opération de police.

Pauline Migevant  • 24 mai 2024 abonné·es
L’expulsion du « En Gare » à Montreuil menace des sans-papiers
La mixité était effective au squat du « En Gare » où se côtoyaient différents milieux socioculturels.
© DR

À quelques semaines des Jeux olympiques et paralympiques, le « nettoyage social » dénoncé par les associations se poursuit. Jeudi 23 mai, le « En Gare », un squat de Montreuil où vivaient une vingtaine de personnes, a été expulsé en vertu de la loi Kasbarian du nom de l’actuel ministre du Logement, alors même qu’un délibéré était attendu le 19 juin pour juger de l’occupation des lieux. La personne coordonnant les actions de « En gare », revient pour Politis sur les raisons et les conséquences de l’expulsion.

Comment comprenez-vous cette expulsion ?

Hier matin, il y a eu une expulsion par les forces de l’ordre au « En gare » à six heures et demie du matin, avec tout un effectif de police assez conséquent. Ils sont venus pour tout casser et embarquer les habitants. Ces derniers ont été placés en garde à vue. Les forces de l’ordre sont arrivées avec une société de sécurité ainsi qu’une entreprise de démolition. Ce qui nous préoccupe le plus, ce sont les habitants expulsés sans solution de relogement. Une vingtaine de personnes qui étaient hébergées au « En Gare » se retrouvent à la rue.

(Photo : DR.)

La Fondation Saint-Simon, une fondation d’utilité sociale à qui appartient le bâtiment, explique qu’on avait été prévenus, ce qui est faux. Surtout, ce qu’on ne comprend pas, c’est que l’expulsion a eu lieu avant le délibéré, qui devait être rendu le 19 juin. À Montreuil, il y a pas mal de squats, dont certains qui sont déjà expulsables et ne l’ont toujours pas été. Le fait que cette mesure ait été prise alors qu’une décision de justice était attendue, c’est comme si on écrasait la justice française et qu’on lui disait : « Tu ne sers complètement à rien. On n’a pas besoin de ton avis. »

En quoi ce lieu était-il un espace de mixité sociale ?

Ce lieu fédérait de nombreuses associations et des gens. On a réussi à créer cette mixité sociale tant convoitée et prônée par la municipalité qui a pourtant donné son aval pour l’expulsion. La mixité était effective au « En Gare » puisqu’il y avait différents milieux socioculturels qui s’y rencontraient. On hébergeait notamment les femmes du foyer Bara qui venaient cuisiner pour l’ensemble du foyer. On accueillait aussi des organisations comme Urgence Palestine ou des associations panafricaines.

Aujourd’hui, on va devoir s’organiser pour que le maximum d’actions se poursuivent, même en dehors des murs du « En Gare ».

Il y avait aussi un événement de l’Assemblée nationale des quartiers qui devait avoir lieu la semaine prochaine. C’était une formation en vue des élections municipales de 2026. Parce que la banlieue est bien souvent oubliée au niveau de la politique. Donc c’est important pour nous de pouvoir se former à la politique et de pouvoir briser ce plafond de verre. Cet évènement avait pour but de s’organiser et de se former à la politique. Toute cette force vive de mobilisation qui était en train d’émaner du « En Gare » a créé de la peur, notamment au niveau de la municipalité, puisqu’ils savent qu’ils ne peuvent pas faire de récupération politique.

Quelle importance avait ce squat pour les personnes qui y vivaient ?

« En Gare » est une association qui a sept ans déjà. C’est notre troisième lieu. Nous menons des actions qui sont en lien avec les différents « bataillons », c’est-à-dire les différents pôles : « art et culture », « administration et communication », « travaux et transports » et « social et solidarité ». Ces bataillons régissaient le quotidien du lieu, à travers les ateliers, à travers les activités, à travers l’hébergement.

Aujourd’hui, on va devoir s’organiser pour que le maximum d’actions se poursuivent, même en dehors des murs du « En Gare ». Pour la ville, et pour nous. Parce que ce qu’on fait, c’est par nous et c’est pour nous. Ce que je veux dire, c’est que la banlieue a été longtemps écartée de ce monde du squat. Et nous, on a décidé de mettre un pied dedans. Ce n’est pas terminé puisque le mouvement prend de l’ampleur. Et les banlieusards commencent à prendre conscience des enjeux autour des espaces qui nous entourent.

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C’est important qu’on se réapproprie les espaces, surtout dans des villes et dans des quartiers comme le bas Montreuil, où était situé le « En Gare », qui est très gentrifié depuis pas mal d’années. Donc c’est important pour nous, les locaux, d’avoir des espaces où il se passe des choses. C’est une manière de résister à la gentrification en disant : « On existe et on a aussi besoin de ces lieux-là », notamment pour lutter contre les conséquences de la gentrification. On n’est pas contre la gentrification, on est contre ses conséquences. Ça servait à ça, le « En Gare ».

Aujourd’hui, l’urgence principale concerne les personnes qui vivaient dans ce lieu. Que peut-il se passer pour celles qui ont été placées en garde à vue ?

Les personnes arrêtées étaient pour la plupart sans-papiers. Onze ont été placés en garde à vue. Neuf sont sorties avec une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF). À partir de maintenant, s’ils se font arrêter dans la rue, il y a des risques qu’ils soient emmenés au centre de rétention administrative puis expulsés du pays. Deux ont d’ores et déjà été placés en local de rétention administrative à Bobigny. Nous allons nous organiser pour faire annuler les OQTF en faisant des recours.

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Face à une politique antisquat, quelle solidarité est possible ?

Il y a pas mal de lieux aux alentours qui sont venus nous prêter main forte. Il y a des lieux qui sont expulsables qui se sont portés volontaires pour pouvoir héberger certaines personnes. Ça reste des solutions extrêmement précaires puisqu’ils peuvent être expulsés à tout moment. Mais il faut aussi dire qu’il y a de la solidarité entre les différents squats de Montreuil. Et même si on n’est pas forcément de la même catégorie sociale, on fait ce travail-là de fédérer parce que c’est nécessaire.

On connaît la crise du logement. Donc quoi qu’il arrive, le « En Gare » poursuivra ses actions.

Avec la loi Kasbarian (du nom du député Guillaume Kasbarien ministre du Logement depuis février 2023, N.D.L.R.), qui a été effective aujourd’hui lors de l’expulsion du «  »En Gare, et avec les Jeux olympiques et paralympiques qui arrivent, ça va être de plus en plus difficile d’occuper des lieux, surtout à des fins d’habitation. On va s’organiser et voir comment on peut se protéger et comment on peut protéger les gens les plus précaires. On ne le fait pas pour le plaisir. On le fait parce que c’est nécessaire et parce qu’il y a des gens dehors. On connaît la réalité. On connaît la crise du logement. Donc quoi qu’il arrive, le « En Gare » poursuivra ses actions. Aujourd’hui, le fait que notre expulsion ait eu lieu pour des raisons politiques, ça nous donne encore plus de force.

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