Tran To Nga : « Prouver qu’on peut juger les puissants pour leurs crimes »
À 82 ans, la militante franco-vietnamienne Tran To Nga poursuit sa lutte pour faire reconnaître la responsabilité des entreprises qui ont fourni l’agent orange à l’armée américaine lors de la guerre du Vietnam. Un procès en appel a lieu le 7 mai à Paris pour juger de la compétence de la justice française.
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© Maxime Sirvins
Tran To Nga a eu plusieurs vies : enfant dans l’Indochine française, jeune combattante en tant que journaliste dans le sud du Vietnam en guerre, agente de liaison spéciale qui a connu la captivité et la torture, puis directrice d’école dans son pays et figure emblématique de l’humanitaire. Depuis dix ans, elle est aussi le visage d’un énième combat : celui contre quatorze firmes américaines qu’elle juge responsables de l’épandage de l’agent orange sur les forêts et la population vietnamiennes.
Selon le rapport Stellman, publié en 2003, 80 millions de litres de l’herbicide ont été déversés entre 1964 et 1975, contaminant directement entre 2,1 et 4,8 millions de personnes. Tran To Nga se rêvait chimiste, mais elle s’est retrouvée en première ligne d’une guerre chimique qui ne s’est pas arrêtée à la fin de la guerre en 1975, puisque l’agent orange tue encore aujourd’hui. Consciente que cela dépasse sa personne, elle n’oublie jamais de disséminer quelques grammes de sagesse lors de ses prises de parole, persuadée qu’« on réveille la conscience humaine par le combat et la gentillesse ».
Vous êtes née en 1942 dans cette Indochine qui tentait de s’émanciper de l’emprise coloniale française. Vous écrivez dans votre autobiographie (1) que vous êtes « la fille du Mékong, du colonialisme et de la guerre, l’enfant d’une terre magique et empoisonnée ». Était-ce une évidence de vous engager dans ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre du Vietnam ?
Tran To Nga : Ma mère et mes sœurs étaient déjà très engagées. Et moi, depuis mes 18 ans, j’écrivais des lettres pour me porter volontaire pour me battre dans le maquis. J’avais écrit que je ferais tout ce qui pourrait servir la révolution, le combat pour l’indépendance. Le gouvernement a d’abord insisté pour que je poursuive mes études, mais j’ai finalement eu l’autorisation de m’engager en tant qu’enseignante. Avec 200 personnes, dont 25 filles, nous avons marché pendant quatre mois sur la piste Hô Chi Minh pour rejoindre le quartier général du Front national de libération. C’était en 1966, la guerre avait changé d’aspect : on se battait contre les Américains, il n’y avait plus de zone libérée, donc je ne pouvais plus enseigner, alors on m’a envoyée à l’Agence de presse de libération. Grâce à ce rôle de journaliste, j’ai pu assister à tous les événements historiques du Front national de libération !
Vous souvenez-vous de votre premier contact avec l’agent orange ?
J’avais rejoint ma mère dans une autre zone du maquis, proche de Saïgon et de la base générale américaine qui servait pour tout le sud du Vietnam. Nous vivions sous terre car l’armée américaine épandait des défoliants tout autour pour éclaircir la zone et chasser les révolutionnaires des villages. Un jour, j’ai entendu un avion nous survoler. Par curiosité, je suis sortie de l’abri et j’ai vu l’avion avec un gros nuage blanc derrière lui.
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