« Être arrivé si près du but ne peut qu’encourager le RN à aller plus loin »

À l’issue des législatives anticipées, le Rassemblement national a remporté 143 sièges. Un résultat en deçà des attentes du parti, lequel gagne néanmoins du terrain partout et va continuer à bénéficier d’une dynamique électorale, estime la politiste Nonna Mayer.

Pauline Migevant  • 10 juillet 2024
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« Être arrivé si près du but ne peut qu’encourager le RN à aller plus loin »
Rassemblement de la gauche, place de la République, le 30 juin 2024, au soir du 1er tour des législatives anticipées.
© Maxime Sirvins

Politiste et directrice de recherche émérite au CNRS, Nonna Mayer est rattachée au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po. Après avoir dirigé un ouvrage sur le Front national en 1989, elle n’a cessé de travailler sur la sociologie électorale de ce parti. Ses travaux portent également sur les droites radicales populistes en Europe en lien avec le genre, et sur les transformations du racisme et de l’antisémitisme. Pour Politis, elle revient sur la dynamique électorale du Rassemblement national et en analyse les composantes sociologiques.

Dans quelle mesure le résultat du Rassemblement national, arrivé en troisième position aux élections législatives, constitue-t-il malgré tout une victoire pour ce parti ?

Nonna Mayer : En termes de sièges, c’est une grosse déception. Comme tout le monde, il s’attendait à arriver en tête, même sans majorité absolue. Il s’agit donc d’un relatif revers par rapport aux attentes. Mais on ne peut pas vraiment parler d’un échec du Rassemblement national. Avec 143 sièges, il représente désormais une force incontournable à l’Assemblée. C’était déjà le parti le mieux représenté dans la dernière Assemblée nationale avec 88 sièges. Et si on raisonne en voix et en pourcentage, jamais, ils n’ont fait un tel score à ce type d’élection. Depuis que Marine Le Pen a repris le parti, en 2011, à chaque élection, le parti fait mieux que du temps du père.

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Au premier tour de ces législatives, le RN tout seul est à 29,2 % des suffrages exprimés. C’est un record absolu pour un parti qui au premier tour des législatives de 1988 faisait 9,5 % des voix et 18,6 % en 2022. Si on y ajoute ses alliés des Républicains, il représente 33,1 % des voix au premier tour et 37 % au second tour. C’est du jamais vu, sauf au second tour des présidentielles de 2022, quand Marine Le Pen a obtenu 41,4 % des voix. Être arrivé si près du but ne peut qu’encourager l’électorat et le parti à aller plus loin, remobiliser, et faire mieux la prochaine fois. La force du Rassemblement national, c’est précisément de ne pas être aux affaires.

Sa dynamique électorale ne va pas s’arrêter au lendemain des législatives.

Cela nourrit la rengaine : « On les a tous essayés sauf eux, pourquoi on ne les essaierait pas ? » Sa dynamique électorale ne va pas s’arrêter au lendemain des législatives. Si on regarde en détail, le RN a renforcé ses bases électorales traditionnelles. Aux législatives, le vote en sa faveur au premier tour atteint 57 % chez les ouvriers, 49 % chez les non-titulaires du bac et 44 % chez les employés. Mais il s’est élargi à d’autres catégories de la population, aux classes moyennes et supérieures chez qui il a doublé depuis 2022, et aux personnes âgées chez qui seules résistent les plus de 70 ans. Et il a progressé partout sur le territoire.

Nonna Mayer
Nonna Mayer, à Paris, en septembre 2023. (Photo : Maxime Sirvins.)

Comment expliquez-vous cette dynamique ?

Une des raisons de ce succès historique, c’est que le RN a bénéficié indirectement du soutien d’Emmanuel Macron. Ce dernier a mis la question de l’immigration au cœur du débat public avec la loi séparatisme puis la loi immigration, qui reprend des mesures du RN et flirtait avec la préférence nationale dans sa formulation initiale concernant les aides sociales aux étrangers. C’est une stratégie qui valorise le RN et le met au centre du débat politique. Réduire l’affrontement politique à leur face-à-face donne au RN une importance qu’il n’a pas. La dissolution, annoncée alors que le RN arrivait en tête des européennes avec 31 % des voix, a été la touche finale, lui servant à la fois d’accélérateur et de marchepied.

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Jean-Luc Mélenchon a aussi sa part de responsabilité. La manière dont les députés de LFI se sont conduits à l’Assemblée nationale a fait passer ceux du RN pour les bons élèves, qui se tiennent correctement, qui ne chahutent pas. À partir du 7 octobre, il y a ses provocations à la limite de l’antisémitisme, affirmant que l’antisémitisme était « résiduel » en France, alors qu’explosait le nombre des actes antisémites, et permettant à Marine Le Pen de s’afficher comme la défenseure numéro 1 des Français juifs.

Sans parler d’Éric Zemmour dont les outrances ont fait paraître Marine Le Pen comme modérée, et de l’alliance avec Éric Ciotti. Le succès du RN ne tient donc pas seulement à la stratégie de « dédiabolisation » de Marine Le Pen, incarnée par la mise en avant de Jordan Bardella, jeune, lisse, avenant. Il y a la manière dont ses adversaires se conduisent. Dans certains cas, comme lors de ces dernières élections, ils lui font la courte échelle.

En ce qui concerne les limites de la dédiabolisation, Mediapart a recensé au moins 106 candidats ayant eu des propos complotistes ou haineux qualifiés au second tour. Jordan Bardella a tenté de minimiser en parlant de « 4 ou 5 brebis galeuses ». Pensez-vous que le caractère express de ces élections ait été défavorable au RN dans le choix des candidats et le lissage de leur image ?

Je pense que ça a pu jouer, même si à chaque élection, on trouve des « brebis galeuses » au RN. Sa ligne affichée est de faire le ménage. On va voir s’ils y arrivent. Mais pour ce qui est des sympathisants et électeurs du RN, ils n’ont pas changé. Selon le dernier rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui date de fin 2023, 94 % de ses sympathisants ont le sentiment qu’il y a trop d’immigrés en France, 93 % qu’ils viennent avant tout pour profiter des aides sociales, 83 % que l’immigration est la principale cause d’insécurité, etc. Tous les problèmes de la société sont vus à travers ce prisme.

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Sur toutes ces questions, il y a entre 30 et 40 points d’écart entre leurs réponses et celles des proches des autres partis. La société dans son ensemble évolue vers plus de tolérance, mais les proches du RN restent au même niveau. En ce qui concerne l’antisémitisme sur lequel a beaucoup porté la stratégie de dédiabolisation, Marine Le Pen se présente comme protectrice des juifs, mais au niveau du parti et de l’électorat, ça n’a pas tellement changé. Il n’est donc pas étonnant que le RN ait du mal à trouver des candidats «irréprochables ». Aujourd’hui, ceux qui, dans le parti, enviaient l’ascension éclair de Jordan Bardella se réveillent pour dire qu’il n’était pas très présent sur le terrain, qu’il aurait dû surveiller de plus près le choix des candidats aux législatives, réagir à leurs propos indécents, racistes, antisémites, homophobes.

On évoque des dysfonctionnements au niveau de responsables comme Gilles Pennelle chargé du recrutement des candidats qui vient de démissionner, ou de Jérôme Sainte-Marie en charge de la formation des cadres. Par ricochet, cela contrarie l’autre dimension de la stratégie de respectabilisation du RN, sa professionnalisation. Autant de manquements qui remettent en lumière ses deux faiblesses : l’image d’un parti dangereux pour la démocratie, et n’ayant pas les compétences nécessaires pour gouverner. C’est la principale nuance que j’apporterais à sa dynamique électorale, qui va continuer.

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Au sein de la CNCDH, vous utilisez l’indice de tolérance, qui progresse depuis 30 ans malgré son inflexion depuis 2022. D’autres travaux comme ceux du sociologue Félicien Faury montrent que le racisme est déterminant dans le vote RN, dont vous venez de décrire la percée électorale. Comment expliquer la coexistence de ces deux dynamiques qui peuvent paraître contradictoires ?

Cet indice qui va de 0 à 100 est une mesure synthétique faisant la moyenne des opinions tolérantes à l’égard des minorités. Depuis 1990, globalement, il progresse, mais avec des hauts et des bas en fonction du contexte. Entre novembre 2022 et 2023, il est passé de 65 à 62, une chute déjà amorcée au début de l’année 2022. Mais ce niveau reste haut, il était à 47 en 1991. Sa progression est liée au renouvellement générationnel, à la hausse du niveau d’études, à la diversité croissante de la société. Ce sont des tendances lourdes. Ensuite, il y a les évènements et leur cadrage politique qui expliquent la chute de cette année.

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Le recul de l’indice global fin 2023 tient surtout à la chute de tolérance envers la minorité juive (-4 points). Elle reflète en particulier l’adhésion accrue au préjugé selon lequel, pour les juifs français, « Israël compte plus que la France », en hausse de 7 points, ce vieux soupçon selon lequel les juifs ne seraient pas tout à fait loyaux à la nation. On pense à Jean-Marie Le Pen en 1989 pressant Lionel Stoleru [secrétaire d’État, N.D.L.R.] de reconnaître sa « double nationalité » (sous-entendu, parce que juif). Les autres préjugés antisémites ont peu bougé. On note aussi une chute de 2 points de l’indice de tolérance envers les musulmans.

Les jeunes sont les plus tolérants, mais ce sont aussi ceux qui votent le moins.

On peut la mettre en relation avec les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel dans les quartiers, les affrontements après la mort de Thomas à Crépol, les attaques terroristes de novembre en particulier l’assassinat de Dominique Bernard. Ces événements ont été présentés comme illustrant l’absence d’intégration et la dangerosité des immigrés et des étrangers, la mort de Thomas a été qualifiée de « francocide », etc. Un cadrage qui a nourri l’ethnocentrisme et le sentiment anti-immigré, et joué en faveur du RN.

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Comment se fait-il alors, que globalement, la tolérance augmente sur le long terme alors que le Rassemblement national connaît une telle dynamique électorale ? La population qui va voter est différente de la société dans son ensemble. Elle est plus âgée, plus aisée, moins issue de la diversité et plus à droite. Le sondage de la CNCDH n’est pas une enquête électorale, il porte sur un échantillon national représentatif de la population adulte résidant en France métropolitaine, étrangers et non votants inclus. D’où le décalage entre l’évolution de la tolérance au niveau de la société et les choix pour le RN. Par exemple, les jeunes sont les plus tolérants, mais ce sont aussi ceux qui votent le moins.

Si on rapporte le nombre de voix gagnées par le RN non pas aux suffrages exprimés, mais à l’électorat inscrit, en prenant en compte les abstentionnistes, cela relativise l’audience de ce parti. Au premier tour des législatives, seul, il a mobilisé 19 % du corps électoral inscrit. C’est beaucoup, mais c’est loin de la majorité.

D’autres éléments permettent-ils de nuancer l’emprise du RN sur la société française ?

Aux dernières élections, le RN a étendu son influence dans toutes les tranches d’âge, les seuls qui échappent à son emprise sont les plus de 70 ans. Mais tout aussi important me semble le fait que les moins de 35 ans ont été beaucoup plus nombreux à voter à gauche, pour le Nouveau Front populaire. On ne peut pas faire comme s’il n’y avait que le RN qui progressait et qui attirait les jeunes. Et il faut tenir compte du genre. Chez les moins de 35 ans, 35 % des électeurs ont choisi le RN au premier tour mais 26 % des électrices.

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Ce différentiel, le « radical right gender gap », grâce aux efforts de Marine Le Pen avait disparu. Lors des scrutins présidentiels, à caractéristiques sociodémographiques égales, les femmes votaient pour elle autant que les hommes. Là il semble se redessiner. Non seulement les jeunes femmes ont moins voté pour le RN, elles ont beaucoup plus voté pour le NFP, dont le score atteint 37 % parmi les jeunes hommes de moins 35 ans et 49,5 % pour les femmes du même âge. Il faudra voir si cette tendance se confirme.

La question centrale à leurs yeux est l’immigration, vue comme menace sociale, culturelle et identitaire.

Concernant le genre et l’homophobie, quelles places ont ces questions dans le choix des électeurs RN ?

Pour la grande majorité de cet électorat ces questions n’ont quasiment aucun impact sur leur vote. La question centrale à leurs yeux est l’immigration, vue comme menace sociale, culturelle et identitaire, plus important à leurs yeux que pour tous les autres électorats. Ils voient tous les problèmes à travers les lunettes de la préférence ou priorité nationale. Leur défense des femmes, par exemple, est centré sur la menace islamiste et le danger potentiel que représenteraient les étrangers, présentés comme des agresseurs potentiels. C’est ce qui continue de distinguer le RN de tous les autres partis.

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