Accusée d’être hors de « l’arc républicain », la France insoumise veut jouer bloc contre bloc

Marginalisé par les troupes macronistes, le mouvement mélenchoniste refuse de revoir sa stratégie de la conflictualité. Les plus unionistes des ex-alliés de la Nupes tentent de déconstruire le récit du gouvernement et de la majorité. Mais le bruit et la fureur sont toujours d’actualité.

Lucas Sarafian  • 19 février 2024
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Accusée d’être hors de « l’arc républicain », la France insoumise veut jouer bloc contre bloc
Mathilde Panot lors du discours de politique générale de Gabriel Attal, à Paris le 30 janvier 2024.
© EMMANUEL DUNAND / AFP

C’est une critique à laquelle les premiers concernés sont habitués depuis quelque temps. Ministres successifs, figures de la majorité présidentielle, tous rabâchent la même chose : les insoumis ne feraient pas partie de l’« arc républicain ». L’expression, déjà utilisée depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, est de plus en plus à la mode depuis l’entrée en trombe des 75 députés étiquetés La France insoumise (LFI) en juin 2022. La « doctrine » d’Élisabeth Borne, Première ministre pendant un an et 8 mois, a infusé au fil des semaines au sein du gouvernement et dans le débat public. C’est elle qui avait exclu LFI du « champ républicain » parce que le mouvement refusait « de condamner les violences » après la mort de Nahel.

Quand la loi immigration est votée avec Marine Le Pen, qui respecte vraiment la République ?

A. Léaument

En vérité, cette accusation s’est intensifiée depuis le 7 octobre et le refus du groupe insoumis de qualifier les attaques du Hamas d’actes terroristes. De ce fait, lors de l’hommage national aux victimes quatre mois plus tard, la venue de parlementaires insoumis a été vivement critiquée par la majorité et la droite. Le 14 février pour l’hommage national à l’ancien ministre de la Justice, Robert Badinter, la famille du défunt ne souhaitait pas voir LFI ni le RN à la cérémonie. Ils n’étaient que deux députés insoumis : Caroline Fiat, vice-présidente de l’Assemblée et Éric Coquerel, président de la commission des Finances. La majorité et la droite ont encore une fois pointé du doigt ces présences.

Ostracisé et diabolisé

La ligne tenue par les macronistes est pour le moins dangereuse car, en marginalisant LFI, elle banalise une nouvelle fois le Rassemblement national (RN). Mais c’est presque trop tard : les troupes mélenchonistes sont ostracisées et diabolisées. Pour les insoumis, la conduite est claire : ne rien faire et continuer. Après tout, la position du camp d’Emmanuel Macron ne s’appuie sur aucune analyse politique crédible. « Quand la réforme des retraites est votée alors qu’elle est massivement rejetée dans le pays, qui respecte vraiment la République ? Quand la loi immigration est votée avec Marine Le Pen et en reprenant ses idées, qui respecte vraiment la République ? Ceux qui essaient de nous exclure de cet ‘arc républicain’ ne mènent pas une politique républicaine », estime le député insoumis de l’Essonne, Antoine Léaument.

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L’analyse est reprise par le député LFI Ugo Bernalicis : « C’est juste un objectif de disqualification. C’est un argument d’autorité qu’on nous assène sans qu’il n’y ait aucun fond. On est accusés d’être tantôt antisémites, tantôt communautaristes. Cet exercice dure depuis 2017, dès que nous sommes entrés à l’Assemblée, balaye l’élu du Nord. La stratégie de la macronie ne correspond à aucune réalité électorale. Elle tente de décrédibiliser les 22 % obtenus par notre candidat à la présidentielle et n’a, en vérité, qu’un seul but : réhabiliter le RN. »

Au sein des ex-partenaires de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (Nupes), tous ne vont pas au sauvetage de LFI. Comme Yannick Jadot, nouveau sénateur écolo qui, devant la presse lors de l’hommage à Badinter, déclare qu’il « est dramatique que ce parti politique se soit mis dans de telles ambiguïtés parfois, qu’au fond, il soit considéré pour certains comme des parias dans de telles cérémonies d’hommage ». Mais les plus « unionistes » n’hésitent pas à contrer le récit politique imposé par le gouvernement et la majorité. Benjamin Lucas, député Génération.s, en fait partie : « Même quand nous sommes en désaccord avec les insoumis, ne versons pas dans un discours qui tendrait à valider l’idée que nous ne serions pas tous d’authentiques républicains. »

Il n’y a pas un signe égal entre le RN et LFI.

S. Rousseau

Interrogée sur l’hommage national à Badinter sur BFM TV le 14 février, la députée écologiste Sandrine Rousseau assure  qu’il « n’y a pas un signe égal entre le RN et LFI. Le RN trouve ses racines dans un antisémitisme structurel, dans la collaboration, dans le déni du génocide des Juifs d’Europe. Il y a un député qui a ouvert une librairie négationniste, c’est-à-dire qui vantait les mérites du nazisme. LFI n’a jamais fait quelque chose de cet ordre. Dans le débat politique, nous ne devons pas mettre un signe égal, ce serait dangereux car cela banaliserait les idées d’extrême droite (…). Et par ailleurs, LFI n’est pas d’extrême gauche, c’est une gauche radicale. »

Remise en question

En interne, certains frondeurs, comme Clémentine Autain, Raquel Garrido, Alexis Corbière ou François Ruffin poussent depuis des mois pour que la formation du triple candidat à la présidentielle continue de dialoguer avec les partenaires de gauche. En coulisses, ils bataillent en même temps que certains ex-partenaires de la Nupes pour que le mouvement aplanisse un peu sa communication axée sur la conflictualité systématique et la recherche de frontalité. Certains pensent qu’il est désormais temps de se remettre en question.

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« Il ne faut pas être naïf : c’est une stratégie d’inversion des valeurs morales par un gouvernement qui cultive des accointances informelles avec le RN. Les insoumis, ce sont des gens de gauche, ils sont républicains. Quand on sort des postures et qu’on discute sur le fond, on ne retrouve pas la caricature qu’on en fait, défend un membre des instances nationales du Parti socialiste (PS). Mais la stratégie du bruit et de la fureur ne fait pas du bien à la gauche. Cette recherche de frontalité permanente crée du rejet dans l’électorat et atteint un plafond quand il s’agit de chercher de l’adhésion de masse. »

Je ne suis pas sûr qu’il y ait besoin de réagir et contre-attaquer. Ce serait légitimer la macronie.

U. Bernalicis

Le point de vue n’est pas partagé par le cœur de LFI. Il est donc hors de question de tourner le dos à la stratégie de la conflictualité et abandonner le programme de rupture que les troupes de Jean-Luc Mélenchon veulent à tout prix porter. « Je ne suis pas sûr qu’il y ait besoin de réagir et contre-attaquer. Ce serait légitimer la macronie et donner du poids à cette diabolisation. Ils utilisent cette stratégie car ça les empêche de parler du fond : ce sont eux qui ont porté la loi immigration avec les voix du RN. Ils veulent retourner le problème », avance Bernalicis.

« La France insoumise a deux options. Elle peut construire une sorte de variante de gauche dans le monde libéral en pariant sur la récupération d’un espace de centre gauche après l’effritement du bloc bourgeois après Macron. Ou elle peut rester dans l’affrontement presque permanent parce qu’elle considère que la gauche attend une option de rupture avec le bloc bourgeois », tente d’analyser Stefano Palombarini, économiste et membre du comité scientifique de l’institut La Boétie.

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Les insoumis prédisent depuis longtemps l’effondrement de ce bloc central représenté par Emmanuel Macron. La banalisation que les insoumis subiraient validerait leur analyse : la macronie est en voie d’extrême droitisation et ils seraient les seuls à représenter une alternative en 2027. Pour Antoine Léaument, « leur stratégie valide tout ce qu’on dit. C’est même une erreur stratégique pour eux. Les gens voient que le pouvoir macroniste s’éloigne des valeurs républicaines. Si on les écoute à la télé, nous sommes les dangers. Beaucoup de gens nous disent et nous diront : ‘Heureusement qu’il y a les insoumis pour défendre encore les valeurs républicaines’. Cela va se retourner contre eux. »

Face à l’arc réactionnaire, il faut construire une union populaire qui reflète bien plus l’âme de ce pays.

D. Obono

Selon eux, le moment politique est même idéal pour remettre en avant leur ligne : l’union populaire, une option qu’ils seraient les seuls capables de représenter. « Nous sommes désignés comme des ennemis de la République parce qu’on représente l’alternative. Il faut leur répondre en renversant la charge, en pointant l’extrême droitisation de ce gouvernement. Face à l’arc réactionnaire, il faut construire une union populaire qui reflète bien plus l’âme de ce pays et qui mobilise bien plus que ce qu’ils représentent », expose la députée de Paris Danièle Obono. En clair, bloc contre bloc. Et ce, coûte que coûte.

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