Législatives : au Mans, la gauche sur le seuil de la porte

Dans la Sarthe, un duel oppose Élise Leboucher, la députée insoumise sortante, qui se présente pour le Nouveau Front populaire, à Marie-Caroline Le Pen, pour le Rassemblement national.

Vanina Delmas  • 3 juillet 2024
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Législatives : au Mans, la gauche sur le seuil de la porte
Élise Leboucher et les militants n’ont que cinq jours pour convaincre les électeurs de voter.
© Vanina Delmas

« Bonjour ! Je suis la députée sortante pour le Nouveau front populaire. Est-ce que vous avez vu les résultats du premier tour des législatives ? », répète Élise Leboucher dès qu’une porte s’ouvre, même timidement. La plupart n’en ont pas encore pris connaissance, les habitants qui acceptent de discuter quelques minutes sont souvent déjà acquis à sa cause. « Mais il ne faut rien lâcher, car je sais d’expérience que chaque voix compte », rit jaune Élise Leboucher. Seulement 35 voix l’ont séparée de Sylvie Casenave-Péré, la candidate Renaissance arrivée troisième (25,94 % contre 25,88 %). Il y a deux ans, la candidate de la Nupes avait devancé Raymond de Malherbe, candidat Rassemblement national, de 87 voix.

La 4e circonscription de la Sarthe concentre à elle seule de nombreux enjeux nationaux de ces élections législatives : une candidate RN parachutée au nom très connu, Marie-Caroline Le Pen, qui arrive en tête du premier tour avec 39,26 % des voix, une députée sortante LFI pour le Nouveau Front populaire en deuxième place in extremis, et un bastion historique de la droite grignoté doucement mais dangereusement par l’extrême droite. Sur les cinq circonscriptions du département, trois ont vu le RN arriver en tête. Seule la députée sortante NFP Marietta Karamanli, élue depuis dix-sept ans, est en tête dans la 2e circonscription. Mais aucune triangulaire n’aura lieu.

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Après avoir annoncé à France Bleu Maine qu’elle se maintenait, Sylvie Casenave-Péré a fait marche arrière, lundi midi. Un premier soulagement, et une nouvelle motivation pour se mobiliser sur ce territoire qui a pendant de longues années été tenu par la droite, d’abord par le maire de Sablé-sur-Sarthe Joël Le Theule de 1958 à 1978, puis par François Fillon de 1981 à 2012, avant de passer socialiste avec Stéphane Le Foll jusqu’en 2022 et l’élection d’Élise Leboucher pour LFI.

« Il y a un écroulement complet de la droite dans cette circonscription et c’est le RN qui récolte ces voix. La gauche est tout de même présente, dans sa diversité. Mais, en face, il y a une radicalisation d’une grande partie de l’électorat de droite qui s’est accélérée cette dernière décennie. Et cette année, la notoriété du nom Le Pen l’a certainement accentuée », analyse Gilles Leproust, maire PCF d’Allonnes et président de l’association des maires Ville et Banlieue de France.

L’opération porte-à-porte

Au-delà du Mans, d’Allonnes et du périurbain, c’est la ruralité qui domine la circonscription, et le département tout entier. Le RN le scrute depuis quelques années et, lors d’une visite en 2023, Jordan Bardella l’avait cité comme « porte d’entrée vers l’ouest de la France ». Le RN a alors dégainé la carte de la notoriété avec Marie-Caroline Le Pen, 64 ans, conseillère régionale d’Île-de-France depuis 2021. Son élection serait une victoire marquante pour le RN et un retour en grâce pour l’aînée de la famille Le Pen, devenue la paria de la famille après son rapprochement avec Bruno Mégret dans les années 1990, dont son mari, Philippe Olivie, était l’un des proches conseillers.

Face à ce parachutage en bonne et due forme, Élise Leboucher compte mettre en avant son bilan de deux ans à l’Assemblée nationale, notamment sur la loi sur la fin de vie, et sa connaissance du terrain local. Cette éducatrice spécialisée qui a travaillé pendant une dizaine d’années en pédopsychiatrie à l’établissement public de santé mentale d’Allonnes compte faire de la santé et de la problématique des déserts médicaux une de ses priorités.

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À Allonnes justement, ville ouvrière née dans les années 1960, où les quartiers populaires sont dominants et le taux de chômage a atteint 19 %, le NFP est arrivé en tête mais à 13 voix près. « C’est d’ailleurs dans le dernier bureau de vote qu’on est passés légèrement devant, le bureau au cœur du quartier HLM, donc un de ceux qui ont le plus d’abstention [43 % de participation, N.D.L.R.], mais Élise Leboucher fait 52 % des voix, et le RN son moins bon score. C’est là qu’il faut continuer le gros effort de porte-à-porte pour la suite de la campagne », conseille Gilles Leproust.

Si vous tombez sur des électeurs du RN, ne perdez pas votre temps !

M. Brillant

Devant le minuscule QG du NFP quai Lalande au Mans, des consignes précises sont données pour la première opération de porte-à-porte de cette campagne de second tour qui ne durera que cinq jours. « La cible prioritaire reste les électeurs de gauche pour s’assurer qu’ils iront voter dimanche. La cible numéro 2 sont les électeurs de la candidate Renaissance qui a fait un bon score dans ces quartiers. Il faut les trouver, les convaincre, les rassurer, sinon on n’y arrivera pas ! Si vous tombez sur des électeurs du RN, ne perdez pas votre temps ! », clame Maël Brillant, directeur de la campagne.

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Une quinzaine de personnes se sont portées volontaires, les binômes s’organisent en fonction de l’expérience car la moitié d’entre eux n’ont jamais tracté, ou très peu. C’est le cas de François, qui vit au Mans depuis 1997 et est investi au sein du mouvement d’éducation populaire les Francas de la Sarthe. Pour la première fois de son histoire, son organisation a donné une consigne de vote, en faveur du NFP. « L’éducation populaire, les valeurs humanistes, les droits de l’enfant et des familles que nous défendons sont en danger, sans parler de la liberté associative !, énumère-t-il. La Fédération a été créée pendant la Résistance, fête ses 80 ans cette année, donc c’est impossible pour nous de ne pas agir face à la menace du RN. »

Mais la bataille est rude, même dans un quartier pavillonnaire du sud-ouest de la ville. Les langues ne se délient pas facilement pour parler politique. Certains promettent qu’ils liront le tract avant dimanche, mais restent énigmatiques sur leur choix politique. D’autres disent ne pas trop s’intéresser à la politique mais comptent quand même sur le sursaut républicain.

Est-ce qu’à force de voter juste pour faire barrage, les gens ne se lassent pas ?

Manuel

Manuel, enseignant à l’université, est inquiet de la montée de l’extrême droite, du clivage ville/campagne qui s’accentue alors que dans sa jeunesse le FN atteignait à peine les 10 %. Toute sa famille a voté à gauche et recommencera dimanche sans hésiter, mais il s’interroge : « Est-ce qu’à force de voter juste pour faire barrage, les gens ne se lassent pas ? Mais le RN au pouvoir serait une catastrophe pour l’écologie, pour la culture puisqu’ils veulent mettre fin à l’intermittence, et pour l’économie, le pouvoir d’achat car ils votent toujours en fonction des grands industriels ! », s’indigne-t-il sobrement.

« Un visage sur les idées »

À quelques rues, Géraldine, fromagère à son compte, accepte volontiers la discussion, même si c’est au beau milieu du match de l’Euro France-Belgique. Et même si elle a voté pour la candidate macroniste car elle était d’accord avec la dissolution décidée par Emmanuel Macron. « Je n’ai jamais voté blanc car ce n’est pas comptabilisé en France, mais je m’interroge énormément. Je ne voterai pas RN mais je ne pense pas que ce soit un vote de colère. » Ses principales préoccupations sont économiques. En tant qu’artisan, elle n’a que des apprentis car pas les moyens d’embaucher des salariés alors elle se dit qu’avec la promesse du NFP d’augmenter le Smic à 1 600 euros, ce sera pire.

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Et voter à gauche pour faire barrage ? « Je pense à toutes ces promesses de mesures d’aides sociales, et au fait que je n’ai jamais le droit à rien. Et Mélenchon me fait aussi peur que Bardella ! » Élise Leboucher argumente en assurant que des mesures d’accompagnement pour les PME sont prévues, et que le barème de l’impôt sur le revenu en 14 tranches serait bénéfique aux classes moyennes et modestes. « C’est quand même rassurant de vous voir faire le tour du quartier, de mettre un visage sur des idées », reconnaît la quadragénaire avant de retourner voir les dernières minutes du match de foot.

Aux côtés de la députée sortante, Mathis et Pierre*, 18 et 20 ans, participent à leur premier porte-à-porte. Après les résultats des élections européennes et l’annonce de la dissolution, ils ont rejoint le collectif Jeunesse sarthoise mobilisée, spontanément créé pour faire barrage à l’extrême droite. Tous deux ont déjà vu, entendu, subi la violence décomplexée et grandissante de l’extrême droite. Arnaud, étudiant en sciences de la Terre à Poitiers et militant chez Extinction Rebellion, raconte que dans sa promo de fac une candidate actuelle du RN a tenu des propos ouvertement racistes.

*

Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés.

« Nous ne voulons pas de cette société violente. J’aurai eu plus de mal à m’investir pour des candidats PS mais ce n’est pas le moment de faire la fine bouche, admet-il. La gauche est là pour donner de l’espoir, et faire en sorte qu’on vive dignement. ». Il y a deux ans, Mathis, étudiant en physique-chimie et musicien, a subi une déferlante de cyberharcèlement orchestrée par l’Action française mancelle à cause de ce qu’il était, et de ce qu’il chantait.

On a vraiment le sentiment que notre jeunesse est gâchée, alors on essaye d’agir.

Mathis

« Je suis de gauche, homosexuel, je l’assume dans mon quotidien et mes chansons, et ça ne plaît pas aux royalistes, glisse-t-il. Après le covid, les années Macron, on a l’extrême droite aux portes du pouvoir. On a vraiment le sentiment que notre jeunesse est gâchée, alors on essaye d’agir. Sur le terrain, on entend la souffrance des gens. La gauche n’est pas parfaite mais heureusement qu’elle a réussi à s’unir et on sait qu’elle est sensible à l’appel de la rue. On compte là-dessus pour notre avenir. »

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