L’« Arabe des champs », figure méconnue

L’anthropologue Slimane Touhami mêle ses souvenirs de jeune homme dans une étude sérieuse et touchante du milieu – peu étudié – des ouvriers agricoles de l’immigration maghrébine en France.

Olivier Doubre  • 4 septembre 2024 abonné·es
L’« Arabe des champs », figure méconnue
Des ouvriers agricoles tunisiens dans une exploitation de Carpentras en 1972.
© Josée Lorenzo / Ina / AFP

Voici un livre important. Et innovant, au regard des travaux sociologiques déjà disponibles sur l’immigration maghrébine en France, après les indépendances de leurs pays. Nombreuses furent en effet les études sur les ouvriers maghrébins dans les mines du nord ou de l’est de la France, les usines métallurgiques ou le secteur du bâtiment, entassés d’abord dans les bidonvilles en périphérie des villes puis dans la « cité ghetto, lieu de relégation mais aussi promontoire qui permet d’observer les autres, comme soi-même ».

On ne peut oublier ici l’apport fondamental des travaux du sociologue Abdelmalek Sayad, compagnon algérien de Pierre Bourdieu, qui décrypta la « double absence » de l’exilé, devenu rapidement étranger à la fois dans son pays d’origine et dans son pays d’adoption (ici, la France). Un objet d’étude que ­Slimane Touhami, l’auteur du présent livre, définit en ces termes : « des récits d’expériences qui racontent l’épreuve, intime et troublante, de la marge sociale et de l’entre-deux culturel où l’individu se retrouve simultanément placé dans deux mondes antagonistes tout en étant rejeté de chaque côté ».

L’apport de son ouvrage est de documenter une partie moins étudiée par les sciences sociales de l’immigration maghrébine en France : celle des ouvriers agricoles, en particulier ceux originaires du Maroc, résidant dans les campagnes, en l’occurrence celles du sud-ouest de la France, au nord de Toulouse. « Arrivés à partir des années 1970 pour remplacer les saisonniers du sud de l’Europe, les Marocains ont constitué une main-d’œuvre recherchée au bénéfice d’une économie locale tenue par une poignée de propriétaires terriens », expose-t-il.

Son travail entend « restituer une autre traversée de l’altérité en donnant la parole à un “Arabe des champs”, trop souvent absent du récit officiel sur l’immigration nord-africaine ». Fraises dans l’Agenais, vigne dans l’Aude, pommes dans la vallée de la Garonne : « Leur contribution a été essentielle, souligne l’anthropologue, dans le développement d’une agro-industrie qui a définitivement transformé la morphologie paysagère et sociale du Midi. »

Entre analyses et souvenirs

Une autre originalité du livre est de mêler analyses sociologiques ou anthropologiques et souvenirs de l’auteur, avec bon nombre de portraits de ces ouvriers venus de la ruralité marocaine qui, finalement, reproduisent, dans les campagnes occitanes ou gasconnes, la vie rurale qui fut la leur de l’autre côté de la Méditerranée avant d’entreprendre la traversée pour espérer une vie meilleure. L’ouvrage naît de son « besoin toujours plus fort de jeter un œil dans le rétroviseur au terme d’un voyage intellectuel qui m’a amené d’un CAP de tourneur à un doctorat en anthropologie sociale de l’EHESS ».

Venir chez mes grands-parents, c’était s’immerger dans un condensé de Maroc transplanté en pays gascon. Une vie en vase clos.

Car ­Slimane Touhami a grandi dans ces

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