Famille de Nahel : « On nous regarde de loin, à travers des clichés »

Nahel Merzouk, 17 ans, a été tué le 27 juin 2023 à Nanterre du tir à bout portant d’un policier lors d’un refus d’obtempérer. Maissan, cousine de Nahel ; Atifa, sa tante ; Amir, son cousin ; et Fatiha, du collectif Justice pour Nahel, livrent un témoignage intime. La famille revient sur son combat pour la justice et ses blessures toujours ouvertes.

Kamélia Ouaïssa  • 22 octobre 2025 abonné·es
Famille de Nahel : « On nous regarde de loin, à travers des clichés »
Maissan, Amir et Atifa le 10 octobre à Suresnes.
© Maxime Sirvins

Il y a vingt ans, Zyed Benna et Bouna Traoré sont morts en tentant d’échapper à un contrôle de police. Il y a deux ans, c’est Nahel qui a été tué par un policier. Avez-vous le sentiment que les choses ont changé ou que l’histoire se répète ?

Atifa : Il n’y a eu aucun changement. Il y a eu beaucoup de victimes depuis, et mon neveu en est un triste exemple, avec une mort tragique. À l’époque de Zyed et Bouna, j’étais encore jeune. Leur histoire m’avait marquée. Mais jamais je n’aurais imaginé que, près de vingt ans plus tard, ce serait ma propre famille qui vivrait une telle tragédie. Aujourd’hui encore, je me mets toujours à la place de la famille de ces victimes, et c’est affreux.

Maissan : J’ai vraiment le sentiment que l’histoire se répète. Rien n’a changé, ni dans les mentalités ni dans les pratiques policières. Je me souviens que, toute jeune, j’avais entendu parler de Zyed et Bouna. C’est en écoutant une chanson de rap que j’ai découvert leur histoire. J’étais gamine, j’avais encore un petit MP3 à piles… Et jamais je n’aurais cru qu’un jour cette musique résonnerait autant en moi, parce que ça nous arriverait à nous aussi.

Qu’avez-vous ressenti quand les révoltes ont éclaté ? Comment avez-vous compris ces émeutes ?

Maissan : À Nanterre, les émeutes ont commencé très tôt, vers 14 heures le jour même. Nous, on avait appris la mort de Nahel à 9 heures du matin. Quelques heures plus tard, ça avait déjà explosé au quartier du Vieux-Pont. J’ai vu des vidéos sur Twitter [devenu X, N.D.L.R.], c’était le chaos. Au début, on pensait que c’était juste quelques tensions, mais ça a dégénéré très vite. Pour moi, à un moment, ça n’avait plus rien à voir avec la justice pour Nahel. C’est comme si certains profitaient de la situation pour piller… Des actes, selon moi, qui n’avaient rien à voir avec Nahel.

Pour ces jeunes, la violence était devenue le seul moyen de se faire entendre.

Maïssan

Atifa : Ce matin-là, alors que je dormais, mon fils est venu me réveiller et m’a dit : “Maman, regarde la télé, ils ont tué Nahel !” Plus tard, en entendant à la télé les gens parler mal de lui, j’étais révoltée. On voit bien que mon neveu s’est pris une balle dans le cœur. Comment peut-on justifier ça ? La cause des émeutes, c’est le policier qui a tiré sur mon neveu. C’est Florian M., pas nous.

Une compagnie d'intervention de la préfecture de police de Paris, lors des affrontements à Nanterre, le 29 juin 2023. (Photo : Maxime Sirvins.)

Maissan : On n’est pas sortis pour participer aux émeutes. On pleurait notre mort. On était en train de vivre un deuil. Alors je ne comprends pas pourquoi on a qualifié la famille de voyous. Ceux qui sont descendus dans la rue, c’étaient des jeunes du quartier. Des amis de Nahel. À Nanterre, tout le monde se connaît, les gens l’avaient vu grandir. Ils connaissaient son histoire, élevé seul par sa maman. Leur colère venait aussi d’une peur personnelle : beaucoup se sont dit “ça aurait pu être moi dans cette voiture”. C’est un ras-le-bol général. On parle d’un refus d’obtempérer, mais la voiture était à l’arrêt. Ça ne justifie pas un tir, ça ne justifie pas de tuer ! Il y avait un sentiment d’injustice énorme. Pour ces jeunes, la violence était devenue le seul moyen de se faire entendre.

Les politiques ont très vite parlé de « rétablir l’ordre ». Qu’avez-vous pensé de la réponse sécuritaire et politique à la suite des révoltes ?

Maissan : D’un côté, il y a eu du monde. C’est parti loin. Il y aurait dû avoir un encadrement. Mais ce que les politiques n’ont pas compris, c’est pourquoi ces jeunes sont descendus dans la rue. J’ai parlé avec plusieurs d’entre eux. Ils disaient : “Si on ne casse pas tout maintenant, demain [les policiers] reviendront et tueront un autre jeune, et il ne se passera rien.” Et puis il ne faut pas oublier qu’il y a eu deux morts et des blessés pendant les émeutes, à cause des forces de l’ordre. On parle rarement d’eux. Je pense à Hedi, par exemple, qui a perdu une partie de son crâne.

Atifa : On adresse une pensée sincère à toutes les familles de victimes et à ceux qui ont été blessés pendant ces événements. On les soutient de tout cœur.

Comment avez-vous vécu la manière dont les institutions et les médias ont traité l’affaire ? Y a-t-il un moment, une interview ou une réaction qui vous a particulièrement marqué·es ou touché·es ?

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