Un bruit de fond conservateur
Le sociologue Vincent Tiberj montre que la supposée « droitisation » de la société française concerne surtout les classes dominantes, mais non le cœur de la nation, attachée d’abord aux valeurs d’égalité et de redistribution sociale.
dans l’hebdo N° 1827 Acheter ce numéro

© Laure Boyer / Hans Lucas / AFP
On l’entend sans cesse : la société française serait en voie de « droitisation ». Ceux qui regardent CNews, peut-être déjà convaincus, voire pleins d’espoir en ce sens, se persuadent d’une évolution vers la droite d’une majorité de citoyens français. Et pourtant, selon les questions posées et les méthodes employées par les sondeurs, nombre d’enquêtes d’opinion dans l’Hexagone montrent exactement l’inverse.
Un phénomène qui rappelle les pseudo-affirmations, sans cesse répétées, que le « niveau scolaire baisserait » depuis 1968, alors qu’au contraire le niveau des diplômes et le nombre d’élèves les décrochant indiquent en fait une nette hausse tout au long de ces décennies. Deux des plus grands spécialistes français des questions d’éducation, Christian Baudelot et Roger Establet, l’avaient démontré dans un essai paru en 1989 (1).
Aux termes d’une série d’enquêtes fondées en majeure partie sur un grand nombre de sondages, Vincent Tiberj, professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux et chercheur au Centre Émile-Durkheim, peut ainsi affirmer, à l’encontre de tant de préjugés et d’acceptions supposées évidentes, que, ces dernières décennies, « si l’on prend les données d’opinion sur le long et le moyen termes, les citoyens ne se sont pas droitisés ».
L’acceptation des minorités est bien plus avancée aujourd’hui qu’il y a vingt ans.
V. TiberjLeurs préoccupations sont d’abord le pouvoir d’achat et les inégalités sociales. Mieux, insiste le chercheur, loin de désespérer son lecteur, « quand il s’agit des rôles de genre, de l’acceptation des minorités sexuelles ou de liberté des individus, les changements advenus dans la société française sont même impressionnants ; l’élévation du niveau de diplôme et le renouvellement générationnel sont pour beaucoup dans cette nouvelle donne ».
Même si le sociologue, loin d’être naïf, tempère aussi son enthousiasme, conscient que « les préjugés se transforment, portés par de nouvelles manières de les justifier ou de les déguiser ». Toutefois, contrairement à ce que nous serinent CNews ou Sud Radio, « l’acceptation des minorités est bien plus avancée aujourd’hui qu’il y a vingt ans ».
Certes, on pourra contester une part de la méthode de cette recherche, pourtant approfondie, qui s’appuie pour une grande part sur les sondages. Bien conscient des risques d’un tel « biais », l’auteur y consacre un long développement au début de son ouvrage, rappelant et discutant les risques méthodologiques et principiels (dont les vives critiques de Pierre Bourdieu) de leur emploi, notamment ceux induits par la formulation des questions posées. On peut toutefois regretter que l’auteur n’aille pas jusqu’à en souligner les effets potentiels, contribuant à construire les supposées idéologies dominantes – ne citant pas par exemple
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