Génération Rémi Fraisse

Il y a dix ans, le jeune botaniste était tué par une grenade offensive lors d’une mobilisation contre le barrage de Sivens. Aujourd’hui, son nom continue de résonner dans les luttes écologistes, marquées par une intensification de la répression.

Vanina Delmas  et  Maxime Sirvins  • 16 octobre 2024 abonné·es
Génération Rémi Fraisse
Manifestation en hommage à Rémi Fraisse, à Toulouse, en février 2015.
© Maxime Sirvins

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, un jeune botaniste de 21 ans perdait la vie lors d’un week-end de mobilisation contre un projet de barrage à Sivens, dans le Tarn. Rémi Fraisse a été tué par un jet de grenade offensive de la gendarmerie. Un drame qui a heurté, choqué, traumatisé la sphère militante et écologiste dans un contexte où les luttes contre les « grands projets inutiles et imposés » bouillonnaient et où les ZAD se multipliaient. Dix ans plus tard, les luttes écologistes n’ont pas cessé ; elles ont mué, mais sont toujours réprimées.

Pour Benoît, habitant de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (NDDL) en 2014 et aujourd’hui membre des ­Soulèvements de la Terre, Sivens n’a pas été un vrai basculement, mais plutôt « un détonateur chez les militants ». « Nous avions vécu la violence de l’opération César en 2012 sur la ZAD de NDDL, donc on connaissait le niveau de violence qu’était prêt à déployer l’État. Il y avait déjà eu des blessés graves à cause des tirs de grenades. Mais, avec Rémi Fraisse, on réalise jusqu’où l’État est prêt à aller pour suivre le sens du profit d’aménageurs comme Vinci ou d’agro-industriels. »

Toute une génération a constaté la déflagration de violences autour d’un projet.

S. Ollitrault

Au fil des années, le nom de Rémi Fraisse n’est pas tombé dans l’oubli. Sa mort semble avoir été un traumatisme pour toute une génération de militant·es écologistes, celle des années 2010 qui ignorait quasi unanimement un autre drame survenu plus de trente ans auparavant. En 1977, lors d’une manifestation antinucléaire contre la centrale en chantier de Superphénix, à Creys-Malville, en Isère, Vital Michalon était tué par une grenade offensive.

« Le drame de Sivens a été un vrai choc moral. Toute une génération a constaté la déflagration de violences autour d’un projet et a pris conscience qu’il peut y avoir un mort dans un espace de manifestation. On a retrouvé cette forme de choc à Sainte-Soline en 2023 dans la lutte contre les mégabassines », analyse Sylvie ­Ollitrault, directrice de recherche au CNRS et spécialiste du militantisme écologique.

En effet, en mars 2023, lors d’une mobilisation d’ampleur à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), un manifestant, Serge Duteuil-Graziani, est grièvement blessé à la tête par une grenade. Il passera un mois et demi dans le coma, entre la vie et la mort. Un autre opposant, Mickaël, est grièvement blessé à la trachée par un tir de LBD. Plus de 5 000 grenades lacrymogènes ont été utilisées en deux heures, soit seize fois plus que lors de la nuit du décès de Rémi Fraisse.

« Sivens n’est pas un point de bascule, car il y avait eu des ZAD ailleurs, des affrontements violents dans d’autres luttes, notamment à Notre-Dame-des-Landes. Mais la mort d’un manifestant change la donne, particulièrement pour un mouvement qui reste attaché à la non-violence, poursuit Sylvie Ollitrault. C’était le commencement d’un cycle de confrontations qui s’est intensifié en 2015 avec les états d’urgence, des législations de plus en plus restrictives sur le droit de manifester, des multiplications de l’usage par les forces de l’ordre de moyens de coercition. »

Pour Claire Dujardin, avocate de la mère de Rémi Fraisse, les écologistes sont considérés et montrés comme « des ennemis de l’intérieur » depuis une dizaine d’années : « C’était présent à Sivens mais aussi à Notre-Dame-des-Landes et à Bure, où les militants écologistes étaient appelés 'jihadistes verts'. Aujourd’hui, ce sont des 'écoterroristes', ça ne change pas beaucoup. »

Violence de la réponse judiciaire

Le projet de barrage de Sivens visait à créer une retenue d’eau pour l’irrigation agricole sur la zone humide du Testet, riche en biodiversité. Dès le départ, il a suscité une forte opposition. Des associations, des mobilisations ainsi qu’une ZAD se sont créées pour dénoncer son impact environnemental destructeur. Claire Dujardin souligne l’intensité des confrontations avant la mort de Rémi Fraisse. « Il y avait déjà des affrontements violents sur le terrain et, plusieurs jours avant sa mort, on pouvait entendre des manifestants dire : 'Vous voulez un mort ? Arrêtez cette violence.' »

La ministre de l’Écologie de l’époque, Ségolène Royal, avait demandé un rapport dans lequel les experts avaient conclu, quelques jours avant le drame, que le barrage n’était pas d’intérêt public. Mais ces conclusions n’ont pas été rendues publiques. « Tout indiquait qu’il fallait suspendre le projet, mais la répression s’est poursuivie. »

Le site du projet de barrage, lors d'un rassemblement en hommage à Rémi Fraisse, en octobre 2015. (Photo : Maxime Sirvins.)

Dans la nuit du 25 octobre 2014, les gendarmes utilisent des grenades offensives pour disperser les manifestants. L’une d’elles tue Rémi Fraisse sur le coup. Des manifestations éclatent dans plusieurs villes, dénonçant la brutalité policière. Cependant, pour Me Dujardin, la mort de Rémi Fraisse n’a pas entraîné de remise en question profonde au gouvernement, comme cela aurait dû être le cas. « L’exécutif a immédiatement cherché à criminaliser Rémi, à minimiser la responsabilité des forces de l’ordre », explique-t-elle.

La procédure judiciaire, longue et frustrante pour la famille, n’a

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