Bruno Retailleau : le Beauvau de la honte
L’omniprésent ministre de l’Intérieur multiplie les déclarations chocs et place le gouvernement de Michel Barnier dans la roue du Rassemblement national.
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© Sebastien Salom-Gomis / AFP
Dans la cour de la place Beauvau, Bruno Retailleau se frotte les mains quelques secondes avant de prendre la parole dans la matinée du lundi 23 septembre. L’homme de 63 ans, au corps longiligne, se tient un peu à distance du pupitre. Calmement, il remercie Michel Barnier et Emmanuel Macron, qui se sont entendus pour le nommer à la tête du ministère de l’Intérieur, et jure de protéger toutes les forces de l’ordre.
Soudain, il s’agite, se rapproche des deux micros placés devant lui et parle de cette violence qu’il considère comme généralisée dans le pays. « Ce sont des chiffres, des statistiques inquiétantes. Mais il y a pire, parce que, derrière la froideur de ces chiffres, il y a des corps brisés, des existences mutilées, des vies volées. Tant de victimes dont les noms se perdent dans une chronique banale, une barbarie devenue presque quotidienne. »
En quelques secondes, la classe politique entre dans la brutalité de son imaginaire. « Que nous a dit le peuple souverain ? Il nous a envoyé un message que nous devons entendre sans aucun sectarisme. Ce message est clair : les Français veulent plus d’ordre, d’ordre dans la rue, d’ordre aux frontières. » Bruno Retailleau plante le décor.
Soutenu à sa droite par Othman Nasrou, nouveau secrétaire d’État chargé de la Lutte contre les discriminations, et Nicolas Daragon, désormais ministre délégué chargé de la Sécurité du quotidien. Les macronistes Gérald Darmanin, Dominique Faure, Sabrina Agresti-Roubache, Marie Guévenoux et, quelques mètres plus loin, Marlène Schiappa, applaudissent sans broncher. Une scène symbolique : le macronisme laisse une place à la droite dure.
Le nouveau locataire de Beauvau ne rêve que d’une chose : se faire entendre au sein de ce gouvernement qui pourrait tomber à tout moment. Alors, depuis sa nomination, l’ancien chef de file des sénateurs Les Républicains (LR) ne refuse aucune invitation dans les médias. Dans Le Figaro, il affirme qu’« un pays n’est pas un hall de gare ». Sur TF1, il lâche : « L’immigration massive, ça n’est pas une chance pour la France. » Dans Le Journal du dimanche, il estime que « l’État de droit, ça n’est pas intangible ni sacré ». Sur LCI, il se dit favorable à un référendum sur l’immigration. Dans Le Parisien, il annonce défendre des régularisations « au compte-gouttes ».
Il est un peu devenu ministre de tout.
E. FaucillonMichel Barnier recommandait à l’ensemble de ses ministres de ne pas s’épancher dans les médias. Cette règle, Bruno Retailleau n’en a que faire : il opte plutôt pour la stratégie du carpet bombing. Omniprésent médiatiquement, il distille les déclarations chocs qui pourraient faire partie des slogans scandés par le Rassemblement national (RN).
« Il montre très rapidement son volontarisme, sa détermination, considère le député Droite républicaine (DR) de l’Allier Nicolas Ray. Le RN surfe sur l’augmentation de la délinquance, les problèmes d’impunité, l’immigration mal contrôlée. Il faut agir sur ces questions, il y a une attente. Le ministre envoie le signal qu’il veut faire bouger les choses. »
Un discours radicalBruno Retailleau cite le philosophe Vladimir Jankélévitch, parle tout le temps, clive au sein du bloc central, ne se gêne pas pour déborder sur les portefeuilles d’autres ministères, surtout celui de la Justice. Manière d’assumer le conflit avec l’ancien socialiste devenu garde des Sceaux, Didier Migaud. « Il est un peu devenu ministre de tout », juge la députée communiste Elsa Faucillon, membre de la commission des Lois. S’inspirerait-il du passage de Nicolas Sarkozy à l’Intérieur entre 2005 et 2007 ?
L’ancien président et le nouveau ministre ont d’ailleurs déjeuné ensemble à Beauvau, le 2 octobre. Aujourd’hui, Bruno Retailleau prend la même direction que l’ex-chef de l’État en droitisant le gouvernement jusqu’à le mettre dans la roue du RN. « Il a choisi un segment électoral très droitier qui lui permet de se placer entre le RN et la droite républicaine en portant des thématiques défendues par l’extrême droite », observe le sénateur socialiste Jérôme Durain, spécialiste des questions de sécurité.
Son discours radical n’est pas une surprise. En début d’année 2024, lors des débats sur la loi immigration de Gérald Darmanin, le sénateur de Vendée tente de durcir le texte en défendant une « préférence nationale » pour l’accès aux prestations
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