Immigration, « la banalisation du drame »

La politiste Catherine Wihtol de Wenden appelle avec force à un sursaut contre la démagogie illibérale, qui devrait réunir le politique, le savant et l’opinion publique. Et faire barrage aux passions et à la haine.

Olivier Doubre  • 12 février 2025 abonné·es
Immigration, « la banalisation du drame »
Manifestation de migrants occupant la Gaîté-Lyrique, contre les intimidations de la police, le 7 février 2025 à Paris.
© Eric Broncard / Hans Lucas / AFP

Dans un ouvrage assez personnel, au ton parfois vif, Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse émérite à Sciences Po (Ceri-CNRS), souligne l’indifférence et la déshumanisation à l’encontre des migrants portées par les partis d’extrême droite, suivis de près à droite, voire au-delà.Elle dénonce surtout leur déni des réalités, ainsi que leur ignorance des travaux et propositions des chercheur·ses et des associations.

Vous parlez de « déshumanisation » et d’« indifférence » par rapport au sort des migrants. Que dire, en la matière, des pays qui jadis furent des pays d’émigration, comme l’Italie, la Grèce ou même les États-Unis, et maltraitent aujourd’hui les migrants ? 

Catherine Wihtol de Wenden : Il y a selon moi plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, on peut remarquer que les anciens migrants, installés depuis trente ou quarante ans, se préoccupent bien peu de ce qui se passe en Méditerranée. Ce n’est pas leur sujet de préoccupation (ou rarement). Ensuite, pour prendre l’exemple de l’Italie (mais c’est vrai ailleurs), je crois qu’on ne retenait des émigrés que les belles histoires, celles de leurs réussites qui embellissaient l’histoire nationale. Et, d’une certaine façon, cela fonctionne toujours ainsi : celui qui a réussi à s’établir donne évidemment envie à d’autres, au pays, de « tenter leur chance ».

Enfin, les thèmes autour de l’immigration changent. Auparavant, on parlait de droit à la différence, de respect de l’autre ; maintenant, on parle essentiellement de contrôle des frontières, de limites d’accès à nos pays plus riches. En outre, une information en chasse une autre très rapidement. Les morts en Méditerranée existent, mais il y a aussi ceux en Ukraine, à Gaza, en Syrie… Comme une banalisation du drame par rapport à d’autres.

Un certain nombre d’apports des migrations sont invisibilisés.

Comment expliquer ce que vous appelez la « politisation outrancière » de la question migratoire ?

Il est incontestable que les outrances politiques sur l’immigration sont de plus en plus nombreuses et surtout irraisonnées. La politique de l’Union européenne elle-même contribue fortement aux crispations répétées sur cette question, notamment en définissant ses frontières, ses zones de contrôle et même la « délocalisation » des rétentions pour ceux à qui elle refuse l’entrée. Mais aussi en décidant qui a le droit de voyager, même pour le travail. En outre, il y a évidemment les partis illibéraux, de plus en plus écoutés, dont le discours consiste à faire la guerre aux migrants.

Et la place faite aux propos de l’extrême droite ne cesse de croître, obsédant de plus en plus les responsables politiques. Or, si l’on examine les sondages et les

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