Face à la montée des périls, les Européens doivent plus que jamais s’unir

Dans le monde souhaité par Trump et Poutine, les Européens doivent faire preuve d’inventivité et d’audace s’ils veulent être à la hauteur de ce moment historique, plaide William Leday, enseignant en relations internationales à Sciences Po Aix.

William Leday  • 10 mars 2025
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Face à la montée des périls, les Européens doivent plus que jamais s’unir
À Londres, le 2 mars, une douzaine de dirigeants internationaux, pas tous membres de l’UE, ont admis la nécessité d’un réarmement rapide des Européens, mais les modalités restent encore à définir.
© Justin Tallis / Pool / AFP

Le retournement d’alliance dont les Ukrainiens ont fait les frais cette semaine est symptomatique du monde tel que le souhaitent de concert le président Donald Trump et le président russe Vladimir Poutine. Un monde où les rapports de force prévalent au détriment du droit international, où les logiques transactionnelles redéfinissent en permanence les rapports entre les États en lieu et place des traités et du multilatéralisme. Les relations internationales risquent dorénavant d’être animées par les seules logiques de puissance et l’impermanence.

Le multilatéralisme n’est plus

L’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis en 2003 [et] l’annexion tout aussi illégale de la Crimée par la Russie en 2014 (…) ont largement contribué à décrédibiliser les principes du droit international.

C’est l’ordre hérité de la Seconde Guerre mondiale fondé sur la coopération internationale, la sécurité collective, le droit et le libre-échange qui s’effondre sous nos yeux. Il n’était certes pas parfait, mais c’était l’horizon que portaient les démocraties occidentales, notamment européennes. Force est de constater que cette rupture est la résultante d’un mouvement de fond. Le multilatéralisme battait de l’aile depuis quelque temps déjà puisque l’ONU a été dans l’incapacité de régler la moindre crise majeure ces dernières décennies, et comble du paradoxe, les concepteurs et promoteurs de ce système en ont été aussi les pourfendeurs.

L’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis en 2003 fait ainsi écho à l’annexion tout aussi illégale de la Crimée par la Russie en 2014, deux crises qui ont largement contribué à décrédibiliser les principes du droit international revendiqués par les politiques extérieures occidentales pour qui l’ONU représentait le seul cadre devant prévaloir en matière de règlement des conflits. Depuis lors, les déchainements de puissance se multiplient en nombre et en intensité, comme le montrent les crises russo-ukrainienne et l’intervention israélienne à Gaza et au Liban en réponse aux attaques terroristes du 7 octobre 2023.

La relation transatlantique bat de l’aile

Aujourd’hui, les Européens se retrouvent non seulement orphelins d’une vision du monde largement façonnée par l’héritage des Lumières mais également en deuil d’une relation transatlantique qui bat de l’aile, créant une anxiété inédite pour les pays qui avaient fait de sa dimension sécuritaire – incarnée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord – la seule perspective sécuritaire possible.

En effet, en abandonnant un pays agressé qui était leur allié, Donald Trump a remis en question la solidarité des États-Unis vis-à-vis des pays membres de l’Otan disposant d’une assistance quasi-automatique en cas d’agression grâce à l’article 5 de la Charte désormais entaché d’une forme de caducité. Tout comme il a jeté un doute sur la pérennité de l’engagement des États-Unis sur le continent européen. Dès lors, les Européens ne peuvent plus considérer l’Otan comme le cadre privilégié de la sécurité continentale, validant au passage quelques postulats esquissés par le général de Gaulle sur la nécessaire autonomie stratégique à bâtir à l’égard de Washington.

La perspective d’un conflit militaire exige une agilité que ne possèdent pas encore les institutions de l’Union européenne.

L’Europe prend conscience de cette accélération de l’Histoire, ainsi que le montrent le plan « ReArm Europe » présenté par la présidente de la Commission européenne, Ursula Van Der Leyen, (800 milliards d’euros) et les positions du nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, ou du président de la République, Emmanuel Macron, lors de son allocution télévisée de mercredi 5 mars. De même, le fait que la question d’un parapluie nucléaire français qui prendrait la place de la dissuasion américaine comme garantie de sécurité des Européens soit aujourd’hui mis sur la table par les pays jusque-là attachés à la relation transatlantique dit beaucoup de la rupture copernicienne en cours.

Repenser notre architecture de sécurité

Au-delà de ces efforts de défense auxquels les Européens doivent consentir, il est urgent de repenser notre architecture de sécurité. En effet, l’Europe de la défense reste embryonnaire. Il s’agit maintenant de l’approfondir, d’imaginer de nouvelles instances de décision politique et de commandement, et d’encourager la production de matériels européens. Ainsi, il serait opportun que les pays de l’Union européenne volontaires et des partenaires non-membres instituent un Conseil de sécurité européen afin d’envisager une stratégie coordonnée à l’échelle du continent, ainsi qu’un commandement intégré adossé à l’Union européenne.

Au niveau militaire, cette coalition d’États volontaires pourrait être organisée sur le modèle de l’Otan. Au sein de l’Union européenne, la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) ne peut plus être tributaire de l’unanimité des États membres. La perspective d’un conflit militaire exige une agilité que ne possèdent pas encore les institutions de l’Union européenne.

Sur le même sujet : Se doter d’une armée quand les fascismes soufflent fort ?

L’Histoire s’accélère et nous connaissons un tournant très similaire à celui de 1989/91 qui a vu la dislocation de l’URSS. De façon presque homothétique, c’est l’Occident qui est en train de se fragmenter sous nos yeux. C’est en faisant preuve d’inventivité et d’audace que les Européens pourront être à la hauteur de ce moment.

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