Règlement retour européen : un glissement autoritaire déjà à l’œuvre à Calais

Des organisations dénoncent dans une tribune le nouveau règlement européen sur les expulsions, qui marque selon elles une étape supplémentaire dans l’institutionnalisation des politiques de répression migratoire, déjà expérimentées à Calais depuis des décennies.

Collectif  • 12 mai 2026
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Règlement retour européen : un glissement autoritaire déjà à l’œuvre à Calais
Des réfugiés à Calais, en décembre 2023.
© Maxime Sirvins

Le 26 mars 2026, le Parlement européen a adopté le règlement retour. Ce qui s’installe dans l’ombre à Calais depuis 30 ans – rafles, refoulements, détentions arbitraires – s’institutionnalise davantage. Le droit d’asile, conquis dans la douleur de la Seconde Guerre mondiale, prend un coup, encore une fois.

Ce vote est l’aboutissement logique d’une mécanique que nous observons, documentons et dénonçons depuis des années sur un territoire devenu une vitrine politique sécuritaire. Concrètement, voici ce que ce texte prévoit : l’expulsion forcée devient la règle. Des perquisitions sur les lieux de vie seront désormais autorisées – ouvrant la voie des descentes policières dans les squats, les hébergements d’urgence, les campements.

Une décision d’expulsion prononcée dans un État membre vaut désormais dans toute l’Europe.

La durée maximale de rétention administrative passe à 24 mois, contre 5 mois avant. Une décision d’expulsion prononcée dans un État membre vaut désormais dans toute l’Europe – sans réévaluation possible, même des années plus tard, même si la personne a fondé une famille, trouvé un travail, reconstruit une vie.

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Le règlement prévoit des « hubs de retour » : bien que le texte soit vague à ce sujet, on peut imaginer des centres de rétention à grande échelle, installés hors du territoire de l’Union Européenne, dans des pays tiers avec lesquels les personnes concernées pourraient n’avoir aucun lien. Une externalisation de l’enfermement sans recours effectif possible, qui vide de son sens la Convention de Genève relative au statut des réfugiés de 1951, texte fondateur du droit d’asile, rédigé précisément pour que l’Europe ne reproduise plus ce qu’elle venait de vivre.

L’extrême droite, avec le soutien de la droite et d’une partie des médias, organise le cadre d’une répression de masse.

Pendant que la machine politico-médiatique s’emballe sur des polémiques fabriquées, quelque chose de sérieux se construit méthodiquement dans les textes de loi, les règlements européens, les circulaires administratives et les accords bilatéraux. Loin des caméras. C’est précisément le rôle de cette agitation : détourner les yeux, pendant  que l’extrême droite, avec le soutien de la droite et d’une partie des médias, organise le cadre d’une répression de masse.

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Nous, associations qui travaillent chaque jour auprès des personnes exilées, nous appelons collectivement au discernement et à la lucidité froide face à une mécanique que l’histoire a déjà produite, et dont nous connaissons le nom.

Calais : une ville préemptée par le Ministère de l’Intérieur

Depuis 30 ans, la frontière franco-britannique est le terrain de jeu du ministère de l’Intérieur, qui applique des politiques publiques dont les échecs sont aujourd’hui révélés par une commission d’enquête parlementaire – en direct, sous nos yeux, dans un silence médiatique assourdissant. Des milliards d’argent public dépensés non pour résoudre une crise, mais pour en fabriquer une. Le dernier accord franco-britannique, signé mercredi 22 avril sans aucune consultation démocratique, en est l’illustration la plus récente.

En trois ans, ce sont 766 millions d’euros, financés par les contribuables britanniques, qui seront consacrés à la répression et à la « sécurisation » des frontières. Pourtant, les associations tirent depuis longtemps la sonnette d’alarme : plus les financements augmentent, plus le nombre de morts s’accroît.

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Une des mesures centrales de ce nouvel accord : la création d’un centre de rétention administrative et d’expulsion à Dunkerque, dont la cible est explicitement nommée – dix nationalités parmi lesquelles, des Afghans, des Syriens, des Soudanais, des Érythréens. C’est-à-dire des personnes qui fuient des guerres, des dictatures, des persécutions – et qui ont, dans leur immense majorité, le droit à la protection internationale.

Cette politique ne s’arrête pas à l’invisibilisation. Elle s’inscrit dans un projet de mort.

Le bilan de ces politiques publiques est sans appel : des corps que l’État ne compte pas, enterrés sous X pendant  que leurs familles les cherchent encore, des enfants noyés, des gens triés dans les bus selon leur couleur de peau, des familles et des hommes qui dorment dans la boue au milieu des déchets et des rats, une traque si systématique que les personnes se cachent dans les fossés et des zones marécageuses pour éviter d’être vues. La déshumanisation est totale. L’espace public est devenu un piège : y mettre les pieds, c’est risquer le contrôle, les violences, l’enfermement, l’expulsion.

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C’est le résultat d’une volonté politique d’invisibilisation. Poussée à son terme, cette politique ne s’arrête pas à l’invisibilisation. Elle s’inscrit dans un projet de mort. Pendant des années, nous avons épuisé tous les leviers institutionnels, tous les recours, toutes les formes de résistance dans le cadre, alors que nous étions témoins du pire et que rien ne changeait. Nos communiqués de presse sont ignorés, nos interventions sous coupées. Aujourd’hui, nous atteignons le point de rupture.

L’autoritarisme s’installe progressivement par légifération

Il commence par les exceptions qui deviennent des règles, par les illégalités tolérées qui deviennent des normes. Il gangrène la base législative avant de tout envahir. Quand les lois ont basculé, il est déjà trop tard, parce que la violence est désormais légale.

La déshumanisation n’est pas un effet secondaire. C’en est le moteur.

Nous savons ce que ça produit. Nous l’avons vu aux États-Unis avec l’ICE : des rafles en pleine rue, dans les hôpitaux, devant les écoles. Des quartiers entiers où plus personne n’ose sortir, consulter un médecin, déposer une plainte. Un modèle conçu pour produire la peur, et par la peur, le silence. Ce modèle vient d’être voté à Bruxelles.

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D’abord la déshumanisation des étrangers et des minorités, pour que leur sort laisse indifférent. Ensuite la décrédibilisation de tous ceux qui résistent. Nos associations sont de plus en plus surveillées, harcelées, asphyxiées financièrement. Et demain, dans ce continuum législatif, nous prenons le risque que des agents de l’État puissent perquisitionner les lieux de vie, les hébergements d’urgence, les centres d’accueil et nos locaux. La solidarité ne sera plus seulement criminalisée. Elle sera traquée jusque dans ses derniers refuges.

Déshumaniser pour mieux broyer

Le grand remplacement, l’invasion, le péril migratoire – un mensonge vieux comme le nationalisme autoritaire : si l’étranger a des droits, il vous en prend. Cette rhétorique n’a besoin que d’une chose : que la peur soit suffisamment entretenue pour que la pensée critique s’éteigne. La déshumanisation n’est pas un effet secondaire. C’en est le moteur.

Discréditer ceux qui résistent, c’est dégager le chemin pour ce qui vient ensuite. Quand la violence d’État passe pour de l’ordre, quand la solidarité devient un crime et la haine une opinion respectable, alors le discernement n’est plus une option intellectuelle. C’est une responsabilité collective, urgente et vitale.


Signataires

  • Auberge des Migrants
  • CFC
  • Refugee Women’s Centre
  • Project Play
  • La Capuche Mobilisée
  • Calais Appeal
  • Human Rights Observers
  • Humans for Rights Network
  • Reclaim The Sea CIC
  • Care4Calais
  • Salam Nord/Pas-de-Calais
  • LDH Dunkerque
  • MRAP-littoral dunkerquois
  • Ubuntu
  • La Margelle
  • Maison Sésame
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Publié dans
Tribunes

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Temps de lecture : 6 minutes
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