Didier Lestrade : « On assiste à des retours en arrière effroyables »
Le fondateur d’Act Up-Paris puis du mensuel Têtu publie aujourd’hui ses « mémoires ». Un retour passionnant sur une vie faite d’amours au masculin, de combats militants contre le VIH et les discriminations, de journalisme et de critique musicale.
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© Maxime Sirvins
Didier Lestrade est né en 1958 en Algérie dans une ferme de colons français cultivateurs, qui rentrèrent en France en 1962, Didier Lestrade sut dès l’enfance être homosexuel. Journaliste à Gai Pied et Magazine, avant qu’il ne fonde, en 1995, le premier mensuel gay français, Têtu. Il est le cofondateur en 1989 d’Act Up-Paris, dont il a relaté la première décennie militante, dans Act Up, une histoire (Denoël, 2000, rééd. La Découverte/poche, 2022.)
Au début du livre, vous écrivez que si vous étiez jeune vous seriez « groupie » de vous-même (qui avez 67 ans). Cela peut sembler immodeste, or votre livre respire la modestie au contraire. Pourquoi seriez-vous une groupie du Didier Lestrade de 2025 ?
Didier Lestrade : Certainement parce que, quand je faisais Magazine (1), j’étais très intéressé par les artistes de ma génération, mais aussi par ceux des années 1940, 1950, 1960. À Magazine, il y avait un énorme respect pour les pédés d’avant, qui avaient grandi dans une période encore plus difficile mais qui avaient réussi à faire avec leur art quelque chose qui, en tant qu’ado, m’a énormément influencé. Ainsi, quand j’allais voir Patrick Sarfati, il me faisait toujours des cours sur la photographie masculine. Et ensuite, à l’époque d’Act Up, j’avais toujours des étudiants qui me contactaient pour faire un mémoire ou d’autres travaux de ce genre. Or, aujourd’hui, je ne les ai plus, ces jeunes !
Il est vrai que le sida n’est plus un sujet vraiment à la mode, ou disons urgent, mais je crois que la différence d’âge est une vraie barrière, encore plus qu’à mon époque. La majorité des jeunes ne me connaissent pas ; je suis connu sur le VIH, sur la musique, mais même sur le VIH les jeunes ne sont pas très intéressés (on le voit dans toutes les études), alors que l’information est partout, les traitements sont là. Bien sûr, j’écris pour les gens que j’ai connus, mais mon cœur de cible, peut-être naïvement, mon espoir, c’est de toucher la jeunesse.
Commencer un bouquin par 1958, qui est l’année de ma naissance, je sais bien que, pour les jeunes d’aujourd’hui, c’est comme quand je demandais à ma grand-mère comment c’était en 1902, quand elle est née ! Mais ce que je raconte, du point de vue de l’histoire LGBT, c’est d’abord un truc historique, qui permet aussi de comprendre les déceptions qu’on peut avoir aujourd’hui au niveau politique. Je fais partie d’une génération qui assiste à des retours en arrière incroyables, effroyables.
J’écris des « mémoires » à un moment où le monde est tellement merdique et déprimant ! J’aurais tellement préféré que mon dernier livre soit bien plus positif ! Mais c’est ainsi, et dorénavant c’est tous les jours qu’il y a une nouvelle affreuse ! Cette multiplication de retours en arrière, de récessions, de backlashs, ce que j’appelle du « maccartythisme », me fait penser qu’on est revenus dans une période à la Thatcher. Alors que j’étais tellement persuadé que tout cela ne reviendrait plus. Or, cela revient en force, de façon tellement puissante que même les manifs, les mobilisations, qui sont réprimées partout à travers le monde, ne parviennent pas à faire bouger le monde.
On vit vraiment dans une période très inquiétante, sans parler même de l’écologie ! Je parle juste de la politique et du social. Et pour les jeunes, c’est terrible, par rapport à ce que nous avons vécu à leur âge. C’est pourquoi je pense qu’il nous faut vraiment laisser la place car chaque boulot que l’on occupe aujourd’hui, nous les vieux, c’est un boulot qu’ils n’auront pas. Il faut laisser la place, ça suffit ! Je considère que ce livre est mon tout dernier car, d’abord, j’ai envie de repos et d’être tranquille, et après une dizaine de bouquins, je pense avoir dit ce que j’avais à dire.
Que pensez-vous de la suppression des crédits consacrés au sida décrétée par Trump ?
La décision de Trump est un arrêt pour tous les programmes d’aide à travers le monde. Je n’aurais jamais pensé une telle catastrophe possible. Au niveau du sida, on peut s’attendre à une reprise des contaminations et surtout au décès de millions de personnes qui pourraient, dès aujourd’hui, ne plus avoir accès aux traitements qui les maintiennent en vie. C’est la destruction de programmes partout, pas seulement pour le VIH/sida, mais aussi la tuberculose, les autres maladies contagieuses, et également la nourriture, les abris, l’éducation, la protection des femmes et des enfants. Sans parler des milliers de spécialistes de l’aide qui perdent leur job du jour au lendemain. C’est de la barbarie moderne, et je ne vois vraiment pas comment ces budgets pourraient être financés dans le futur proche.
Le sujet de la sexualité, de la sexualité gay en l’occurrence, n’apparaissait pas autant dans vos précédents livres. Et vous vous étonnez même dans celui-ci de ne pas l’avoir autant détaillée dans Kinsey 6, journal des années 80 (2). Vous sentez-vous davantage prêt à raconter plus cette sexualité gay, ou est-ce l’époque qui a changé et qu’il est devenu plus facile d’en parler aujourd’hui ?
Aujourd’hui, quand une célébrité raconte des détails sur sa vie sexuelle, ou qu’elle a été battue quand elle avait 15 ans, cela fait tout de suite le buzz. Moi, je me considère comme transparent, et j’aurais pu régler beaucoup plus de comptes avec certaines personnes, sur lesquelles j’avais des pages et des pages, et que j’ai finalement enlevées car je ne voulais pas terminer sur une note négative ou désagréable. Il reste que tout ce que je fais – et raconte – au niveau sexuel, c’est d’abord très simple, et que si je veux être conforme à moi-même sur la politique et tout le reste, je dois l’être forcément aussi sur la sexualité.
Toutes les histoires et relations sexuelles dont je parle dans le livre ont vraiment une résonance sociale.
Je ne me vois pas comme un exemple, mais je crois avoir une certaine intégrité sur la sexualité, qui est vraiment très forte. Par exemple, l’affaire de Palmade a été vraiment l’affaire de trop pour moi ! Je pense que cela rejaillit sur l’ensemble des pédés, des LGBT. Et c’est terrible ! Pour ma part, j’ai toujours voulu avoir une cohérence dans la sexualité, et je ne peux pas prendre du plaisir aux dépends de quelqu’un. Je suis même très souvent dans des relations où c’est moi qui m’occupe des autres. Cela limite d’ailleurs souvent des choses au niveau du cul, mais la suite des histoires que je raconte ces dernières années sont beaucoup des histoires qui sont surtout sociales : ce sont des migrants, des réfugiés, des gens qui me racontent que la traversée de la Méditerranée a été un traumatisme terrible. Ils sont littéralement cassés.
Toutes ces histoires et ces relations sexuelles dont je parle dans le livre n’ont pas forcément une résonance sexuelle mais elles en ont une vraiment sociale. Elles racontent comment un vieux peut avoir de l’affection avec des mecs qui sont exclus et je sais que cela peut être critiqué, mais quand tu rencontres des mecs qui n’ont pas d’argent, tu les aides et leur donnes un peu de fric. C’est comme une chaîne d’entraide entre les pauvres et les plus pauvres.
"C’est honteux de continuer dans ce traitement colonial, ou néocolonial, avec cette petite France qui continue de se regarder le nombril et n’est pas foutue de regarder ce qu’ont fait et font les Anglais, les Espagnols, les Portugais, sur la question décoloniale." (Photos : Maxime Sirvins.)Moi, j’ai traversé quinze années au moins de merde financière et tout ce qui va avec. Et je pense que ça fait aussi partie de ma dette coloniale. En tant que descendant de pieds-noirs, je pense que les rapports sont forcément faussés, dès le départ, et que j’ai toujours cette dette. Alors que dans ma famille, ou parmi mes amis, tous me disaient que je n’avais pas à avoir une dette quelconque pour des choses que je n’avais pas fait. Or, Malcolm X dit très bien que les enfants de colons sont responsables, qu’ils ont bénéficié de l’argent de leurs parents, de leurs grands-parents.
Mais malgré tout cela, je considère qu’avec ce dernier livre, puisque c’est mon dernier livre, j’ai maintenant droit, à 67 ans, au respect dû aux vieux ! Et cela m’a même surpris, parce que je suis séropo et que les séropos ne se sont jamais vus vieillir. Et parce que je suis gay et que, comme les lesbiennes, les gays restent un peu enfantins jusqu’à la fin de leur vie. Mais je pense aujourd’hui, vraiment, que j’ai
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