« Fanon nous engage à l’action »
À l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, sa fille, Mireille Fanon-Mendès-France, revient sur l’actualité cruciale de son œuvre, ses usages, ses trahisons, et sur l’urgence d’une pensée véritablement décoloniale, face aux replis identitaires et aux résistances d’un ordre postcolonial jamais réellement démantelé.
dans l’hebdo N° 1871 Acheter ce numéro

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Cent ans après sa naissance, Frantz Fanon dérange toujours. C’est peut-être là le signe le plus éclatant de la puissance subversive de sa pensée. Anticolonialiste radical, théoricien de la violence émancipatrice, analyste implacable des ravages psychiques du colonialisme, Fanon ne s’enseigne que rarement, ou à la marge, comme si sa parole brûlait encore trop fort pour entrer dans les cadres confortables de l’institution. Pourquoi cet effacement ? Que révèle-t-il de notre incapacité à affronter l’histoire coloniale et ses prolongements contemporains ?
L’œuvre de Fanon est souvent lue à travers le prisme de la lutte anticoloniale. Va-t-elle, selon vous, au-delà de son contexte historique immédiat ? Que dit-elle de notre présent ?
Mireille Fanon-Mendès-France,coprésidente dela FondationFrantz-Fanon (BERND VON JUTRCZENKA / AFP.)Mireille Fanon-Mendès-France : Réduire Fanon à un simple anticolonialiste est une erreur. S’il n’était que cela, sa pensée serait aujourd’hui dépassée. Certes, les luttes anticoloniales d’après-guerre ont produit des indépendances formelles, mais elles n’ont pas forcément abouti à une réelle émancipation. Il reste des foyers de résistance, comme en Palestine. Pour Fanon, l’indépendance de l’Algérie n’était qu’un point de départ : il visait l’unité africaine et, au-delà, l’émancipation globale de tous les peuples dominés. Quand il démissionne de l’hôpital de Blida, il affirme une idée essentielle : une société qui produit de la domination et de l’aliénation ne peut pas être une société de liberté.
La libération du malade mental ne passe pas uniquement par le soin individuel, mais par la transformation sociale, par la remise en question des catégorisations, des hiérarchies, des rapports de pouvoir. Cette pensée n’a pas été suffisamment reprise, même par les mouvements anticoloniaux de son époque. Fanon insiste sur la décolonisation des esprits. Libérer un peuple n’implique pas automatiquement son émancipation. Il faut aussi que ceux qui ont participé aux luttes anticoloniales, une fois rentrés chez eux, interrogent leurs propres sociétés.
Comment répond-il à cette exigence d’une prise de conscience collective ?
Par un double regard : celui du malade et celui de la société. Il interroge ce que la société produit comme aliénation, tensions, névroses. Fanon invite à dépasser les luttes sectorielles. Des mouvements comme ceux pour la Palestine, contre la criminalisation des migrants, ou contre les coupes budgétaires en santé et en éducation, devraient réfléchir à la désaliénation collective. Il faut rompre
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