La gauche en désaccord sur l’après-Bayrou
Socialistes, insoumis, écologistes et communistes échafaudent leurs stratégies pour l’après-8 septembre, jour où le premier ministre devrait très logiquement tomber. Et encore une fois, les gauches ne sont pas alignées.

© Maxime Sirvins
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Le crépuscule de Jupiter ou l’impasse présidentielle 10 septembre : les syndicats entre méfiance et volonté d’accompagner la colère socialeComme un air de déjà-vu. Il y a quelques mois, alors que Michel Barnier venait d’être désavoué par l’Assemblée, la gauche n’imaginait pas l’avenir de la même façon. Les socialistes rêvaient d’entamer des discussions avec le bloc central pour qu’un gouvernement de gauche soit appelé. Les insoumis défendaient bec et ongles l’idée d’un gouvernement 100 % Nouveau Front populaire (NFP), sans compromis possible avec le centre et la droite.
Les écolos tentaient de lancer une discussion entre tous les partis de l’« arc républicain » pour s’accorder sur une feuille de route comprenant quelques priorités comme l’abrogation de la réforme des retraites, la revalorisation du Smic, un plan d’urgence pour l’hôpital… Et pendant ce temps, plus grand monde ne poussait Lucie Castets.
Rebelote. Après l’annonce le 25 août du vote de confiance sollicité par François Bayrou, il serait faux d’admettre que la gauche fait preuve de toute son unité. Chacun dans son couloir, les chapelles de l’ancien NFP phosphorent sur les scénarios à envisager pour l’après-8 septembre, date à laquelle le premier ministre sera très logiquement désavoué par l’Assemblée nationale. Socialistes, écolos, insoumis et communistes avancent dans le flou et élaborent des stratégies qui entrent parfois en confrontation.
Pour les insoumis, la marche à suivre est simple. Jean-Luc Mélenchon et les siens n’envisagent pas une seule seconde de débattre avec le reste de la gauche ou de discuter d’un éventuel compromis avec le bloc central. D’ailleurs, ils ne se rendront pas au rendez-vous initié par François Bayrou à Matignon la semaine prochaine. D’après eux, le « poisson pourrit par la tête », selon leurs mots. Traduction : puisqu’Emmanuel Macron, en nommant à deux reprises une figure de son camp à Matignon, est responsable du blocage, il faudrait donc qu’il s’en aille.
La cible Macron
La France insoumise (LFI) déposera une motion de destitution le 23 septembre, jour initialement prévu de l’ouverture d’une session extraordinaire à la Chambre basse. Les mélenchonistes ont une cible, le président, et ils ne relâcheront pas la pression. Pour eux, seule la convocation d’une présidentielle anticipée pourrait débloquer la situation et, par la même occasion, les mener au pouvoir. « Nous n’avons pas peur des élections, nous sommes prêts à faire campagne », avançait un député insoumis avant même l’annonce kamikaze du Premier ministre.
Les socialistes ne veulent pas entendre parler du scénario d’une présidentielle anticipée. Ni même d’une nouvelle dissolution. Mais encore faut-il qu’ils s’entendent entre eux. Car, une fois n’est pas coutume, le parti au poing et à la rose est divisé sur la stratégie à adopter. À la fin du mois d’août dans Le Nouvel Obs, le député de l’Eure Philippe Brun évoquait l’idée d’un gouvernement « républicain de la dernière chance » qui devrait « être issu du vote qui a porté la gauche en tête aux législatives de 2024 ».
La priorité est de ne pas enfoncer le pays dans le chaos.
P. Lécorché
Le député sous-entendait ainsi que la seule sortie du blocage serait l’arrivée au pouvoir d’un exécutif respectant le périmètre du front républicain. À la condition que ce gouvernement respecte, selon lui, les « urgences que demandent les Français », c’est-à-dire le pouvoir d’achat, le logement, la santé ou l’école.
D’autres roses, comme Jérôme Guedj dans L’Opinion, imaginent une solution hybride comme un premier ministre « de transition » nommé après un pacte de non-censure dealé entre les socialistes et le bloc central. Des idées qui pourraient être partagées par Raphaël Glucksmann et ses troupes de Place publique qui ne veulent pas de nouvelles législatives. « La priorité est de ne pas enfoncer le pays dans le chaos », affirme Pascaline Lécorché, déléguée nationale du parti.
« On est prêts à gouverner avec un premier ministre de gauche issu de nos rangs ou de notre sensibilité adossé à un pacte de non-censure avec le bloc central, estime le député du Val d’Oise, Romain Eskenazi. Certains députés macronistes s’étaient montrés favorables à la nomination de Bernard Cazeneuve quand l’hypothèse circulait l’année dernière. Un premier ministre à la gauche de la droite ou à la droite de la gauche pourrait construire un consensus sur des réformes pour plus de justice sociale, fiscale, pour une politique de réindustrialisation… » « Ceux qui défendent ces propositions sont des voix dissidentes, ils ne sont pas majoritaires dans le parti », balaie un député de l’aile gauche du parti.
Mais une chose est sûre : aucun socialiste ne se voit partager un conseil des ministres avec les insoumis. Les roses espèrent néanmoins que les députés mélenchonistes pourraient soutenir un gouvernement de gauche sans y participer.
Si demain, un premier ministre de gauche est appelé, le périmètre de cette alliance fera débat.
« On était tous d’accord sur la censure et le vote contre la confiance a été une évidence pour nous, rappelle un proche d’Olivier Faure. Mais pour demain, sur le choix du premier ministre et du périmètre de cette future majorité, nous ne sommes pas tous alignés. Certains peuvent être tentés par quelque chose d’hybride avec un premier ministre de gauche et une alliance avec le bloc central. D’autres estiment que, pour sortir par le haut de cette crise, il faut faire un scénario à l’allemande. Si demain, un premier ministre de gauche est appelé, le périmètre de cette alliance fera débat. Et on n’a pas trouvé de consensus. »
Coalition parlementaire
Pour éviter de se déchirer sur la ligne alors que tout le monde est conscient que la probabilité que Macron nomme une figure de gauche à Matignon est très faible, les socialistes préfèrent surtout se concentrer sur leurs propositions budgétaires, qui seront présentées lors de leurs universités d’étés de leur parti à Blois, du 28 au 30 août (Loir-et-Cher). Ce texte, prônant un plan de relance, des mesures de rééquilibrage des recettes fiscales, la taxe Zucman et des mesures pour le pouvoir d’achat, pourrait être la base d’une discussion entre groupes parlementaires.
Ainsi, le PS pourrait conduire de futures négociations en vue de constituer une coalition parlementaire. « On peut trouver des voies de consensus. On est le groupe qui a fait passer le plus de textes lors de notre niche parlementaire », argumente Eskenazi. Le sénateur Rachid Temal souhaite que son parti appelle à la convocation d’une conférence autour de la question budgétaire réunissant les partis « républicains ».
Les électeurs de gauche ne comprendraient pas la désunion.
F. Thiollet
« Et que chacun vienne sans totem ni tabou pour trouver un budget. C’est comme ça qu’on peut parlementariser notre fonctionnement institutionnel, dit-il. Avec cette façon de faire, on dit aux Français qu’on met toutes nos forces pour doter le pays d’un budget utile avec des avancées sociales et économiques. »
Du côté de la direction du parti, Olivier Faure, qui devrait se rendre d’ailleurs à Matignon le 1er septembre pour échanger avec Bayrou, plaiderait plutôt pour la composition d’un gouvernement allant de Raphaël Glucksmann à François Ruffin avec un premier ministre issu de ce périmètre, un exécutif qui assumerait d’être minoritaire et renoncerait d’utiliser le 49.3. Sans proposer de nom pour Matignon.
Plus unitaires que jamais, les écologistes poussent pour la nomination à Matignon d’une personnalité du NFP et la composition d’un gouvernement NFP. « La gauche n’a pas d’autre choix possible que de se réunir et de serrer les rangs », affirme François Thiollet, secrétaire national adjoint des Écologistes. L’idée est difficilement imaginable tant les insoumis et les socialistes semblent irréconciliables.
« La semaine dernière, tout le monde avait en tête la question des municipales. Désormais, la situation politique a changé, croit Thiollet. Les électeurs de gauche ne comprendraient pas la désunion. Ce n’est pas l’amour fou mais la seule voie de sortie, c’est de travailler ensemble. »
« Rencontrons-nous »
L’Après, la petite écurie des anciens insoumis Raquel Garrido, Clémentine Autain et Alexis Corbière, ont écrit le 27 août à leurs partenaires. « Rencontrons-nous toutes et tous, écrivent-ils dans leur missive. Nous avons été capables de nous unir à deux reprises. Nupes et NFP en 2022 et 2024, tout exige que nous le fassions à nouveau. » « Les groupes parlementaires échangent, tout le monde échange, mais on ne peut pas dire qu’il y ait de facilités dans le dialogue collectif », euphémise Olivier Bertrand, chargé des élections au sein des Écologistes.
Néanmoins, le parti écolo, qui snobera les rencontres de Matignon le 1er septembre, planche sur un « plan de sortie de crise », un travail sur la base du programme du NFP, du boulot des parlementaires sur le dernier projet de loi de finances et des priorités programmatiques présentées par le groupe écolo à l’Assemblée en décembre dernier. Plan d’urgence pour l’hôpital, revalorisation du Smic, loi régissant l’encadrement des marges dans l’agroalimentaire, fin des licenciements boursiers…
« Il faut qu’Emmanuel Macron nomme un premier ministre issu des rangs du NFP, qu’on ait une majorité relative autour de ce premier ministre et qu’on porte des mesures phares pour passer le cap budgétaire et engager des réformes au moins sur un certain nombre de sujets jusqu’en 2027 », prévoit Olivier Bertrand.
Menaces
Une stratégie similaire aux communistes. Les troupes de Fabien Roussel comptent sur leur « pacte pour la France », un bloc programmatique en dix points comprenant un plan d’investissement de 500 milliards d’euros sur cinq ans, qu’ils présenteront aux forces de gauche lors de la Fête de l’Huma. En présentant ce plan, le Parti communiste français (PCF) pourrait peut-être faire coaguler les gauches sur quelques propositions fortes.
Il faut construire une union avec des ambitions les plus proches des aspirations populaires.
G. Roubaud-Quashie
« L’unité à elle seule ne permet pas de mobiliser et de gagner des élections, affirme Guillaume Roubaud-Quashie, membre de l’exécutif du parti. Il faut construire une union avec des ambitions les plus proches des aspirations populaires. » Une méthode capable d’apaiser les tensions entre insoumis et socialistes ?
Histoire de remettre une pièce dans la machine, Mathilde Panot, la présidente du groupe insoumis, a prévenu dans Mediapart : en cas de dissolution, « nous proposerons des candidatures uniques avec toutes celles et ceux qui ont voulu censurer la politique de Macron et qui sont restés fidèles au programme du Nouveau Front populaire ».
En clair, ils placeront un candidat insoumis face à tous les candidats socialistes qui ont refusé de voter la censure de François Bayrou il y a quelques mois. La menace permet de mettre la pression sur les socialistes, divisés entre ceux qui ne voudraient pas fermer la porte à un deal électoral avec les insoumis et ceux qui excluent tout accord avec eux. La guerre des gauches ne risque pas de s’essouffler.
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