10 septembre : au rendez-vous de la colère

Des assemblées citoyennes fleurissent aux quatre coins du pays. Objectif : transformer un ras-le-bol diffus en action collective. Entre rage sociale, rejet du système politique et volonté d’ancrer une mobilisation populaire dans la durée, ces rendez-vous esquissent les contours d’un mouvement protéiforme. Une nouvelle manière de faire front ?

Michel Soudais  et  Maxime Sirvins  et  Pauline Migevant  • 3 septembre 2025 abonné·es
10 septembre : au rendez-vous de la colère
Sur le champ de foire de Corbigny, un bourg rural de la Nièvre, l'Assemblée citoyenne de préparation au 10 septembre a rassemblé 32 personnes le samedi 30 août 2025. (Photo: Michel Soudais)
Dans la Nièvre

Les gendarmes étaient à l’heure. À 19 heures ce samedi 30 août, postés sur le parking du champ de foire de Corbigny (Nièvre), ils assistent à l’arrivée des participants à l’assemblée citoyenne préparatoire au 10 septembre. Et s’enquièrent auprès de son initiateur du déroulé de ce rassemblement. Quand les premiers arrivés s’installent en cercle de parole sur l’herbe humide, on aperçoit l’un des pandores relever l’immatriculation des voitures qui leur ont permis, parfois après une heure de route, de rejoindre ce bourg rural aux portes du parc régional du Morvan.

Tout va mal, surtout pour les petits. C’est toujours les mêmes qui doivent payer.

Bernadette

Après un rappel succinct des objectifs du 10 septembre par Bernard Martin, un ancien gilet jaune à l’initiative du groupe Telegram « Bloquons la Nièvre », les 32 participants sont invités à se présenter et à exposer leurs motivations et attentes. Il est beaucoup question de l’accroissement des inégalités, du recul des services publics, de l’absence de démocratie, du fonctionnement de l’Europe aussi. « Tout va mal, surtout pour les petits. C’est toujours les mêmes qui doivent payer », résume ­Bernadette. Quinquagénaire, elle est venue avec sa mère, malvoyante.

Des retraités font état de la faiblesse de leur pension. Marie-Anne, qui enchaîne les petits boulots, indique qu’elle récoltait des pêches avant de venir. Mais rares sont ceux qui parlent de leur profession. Ils évoquent plus spontanément leur rapport à la politique. Quatre d’entre eux, dont le maire de Clamecy, Nicolas Bourdoune, et une vice-présidente du conseil régional affichent leur engagement au PCF, deux autres au NPA, une à LFI. Ce tour de cercle permet de constater l’absence de discours d’extrême droite.

Quelques-uns font état de leur engagement syndical ou auprès des gilets jaunes. Une peintre se déclare « décoloniale ». Toutefois, la majorité des présents, venus par les réseaux sociaux, semble peu coutumière des pratiques militantes. S’ils votent encore, c’est sans illusion sur la portée de leur bulletin. À l’instar de Cyril, « électeur par défaut de LFI », plus intéressé par « la pensée anarchiste », ou Jeremy, venu avec sa compagne et leurs deux petits garçons, qui se définit « communiste libertaire ».

Le boycott, oui, mais on est 40 dans un département de 200 000 habitants.

Cyril

Le débat porte maintenant sur les actions à mener le 10 septembre. Se contenter de boycotter les commerces et retirer auparavant un maximum d’argent à la banque, comme le suggère Bernard ? « Le boycott, oui, mais on est 40 dans un département de 200 000 habitants, note Cyril. Si on veut être visibles, il faut faire quelque chose de concret. » La grève est évoquée. « Elle ne se décrète pas », met en garde Hervé, délégué syndical à l’usine Jacquet de Clamecy, qui appellera les ouvriers de cette entreprise du groupe Limagrain à cesser le travail.

À Corbigny, la majorité des présents, venus par les réseaux sociaux, semble peu coutumière des pratiques militantes. Les gendarmes, eux, ont relevé les immatriculations des participants au rassemblement. (Photos : Michel Soudais.)

« Le véritable boycott, c’est empêcher les flux de marchandises qui permettent la consommation », avance le maire de Clamecy en rappelant que des milliers de camions traversent quotidiennement le département. L’idée séduit l’assemblée, qui s’y rallie. Une jeune femme doute de sa faisabilité, vu le faible nombre de présents. Plusieurs participants s’efforcent de la rassurer : des groupes « No Pasaran », actifs depuis les législatives qui ont vu le RN gagner une des deux circonscriptions, et d’autres réseaux militants relaieront les propositions de l’assemblée.

Cette date n’est qu’un point de départ.

Il est possible, complète Marie-Anne, d’élargir le mouvement dès le 8 septembre en organisant devant les mairies des « pots de départ de Bayrou ». Avec la tombée de la nuit, la réunion s’achève sur la décision de bloquer cinq points routiers stratégiques, de soutenir le piquet de grève chez Jacquet et de ne rien acheter le 10 septembre. « Cette date n’est qu’un point de départ », soutient-on.

À Caen

Samedi 30 août au soir, la grande salle de l’association Le Bazarnaom, fabrique artistique et lieu de résidences à Caen, suffisait à peine à contenir la foule. Plus de 300 personnes s’y sont entassées pour la première réunion du mouvement « Bloquons tout le 10 septembre ». L’atmosphère oscille entre excitation et tension. Dès les premiers instants, un participant impatient de passer de la colère à l’action lance : « Qu’est-ce qu’on fait le 10 septembre alors ? »

Si on n’est que dix, on a perdu. Mais si on est mille, on gagne !

Le groupe local s’est constitué ces dernières semaines via une chaîne Telegram et surtout grâce au bouche-à-oreille. « Je suis vraiment impressionné par le monde qu’il y a ce soir », confie un jeune homme au micro, accueilli par des applaudissements nourris. Dans la salle, les profils sont divers : lycéens, étudiants, familles avec enfants, retraités, militants associatifs, syndicalistes et gilets jaunes. Tous portent une colère commune, alimentée par les réformes sociales, la dégradation des services publics et la précarisation du quotidien.

« On nous assassine depuis des décennies, depuis que le capitalisme existe. On continue de nous faire crever au boulot, nos parents n’ont plus de retraite, on n’arrive plus à financer les études de nos gamins… Les raisons de la colère, on en a dix milliards ! », lance une voix, sous les acclamations. « Si on n’est que dix, on a perdu. Mais si on est mille, on gagne ! »

De nombreux participants soulignent la nécessité de transformer la rage en stratégie. « Il faut s’imaginer que cette lutte va être dans la durée. » Un appel relayé par plusieurs militants expérimentés, soucieux de ne pas en rester à un feu de paille. L’assemblée caennaise tient dès le début à affirmer ses principes. « On ne militera pas pour prendre des droits à des personnes déjà marginalisées, déjà opprimées, à des personnes qui subissent déjà des violences du système. Cette assemblée, elle est populaire, antifasciste et anticapitaliste ! »

Un des tracts distribués à Caen.

Un positionnement clair, destiné à éloigner toute tentative de récupération par l’extrême droite. Si l’enthousiasme est palpable, les débats ne sont pas toujours très apaisés. Certains militants présents expriment leur impatience : « On a tous la rage et on le voit. Mais le 10, si on n’est pas dans la rue, on s’écrase. » L’idée d’une grève massive traverse la salle. « Il faut aborder le sujet de la grève. Les syndicats appellent, donc c’est possible, mais c’est à nous de nous en emparer. »

On les fait flipper, et ils ont ­raison de flipper.

Au fil des prises de parole, un constat revient : le mouvement, même encore balbutiant, a déjà un impact politique « comme le vote de confiance de Bayrou ». « Ce que ça veut dire, c’est que ce mouvement qui s’est mis en place avec des groupes et des visuels sur les réseaux sociaux, avec des réunions publiques, ça fait flipper Bayrou. Et ça, c’est déjà une victoire. »

À Caen comme ailleurs, l’enjeu est désormais de

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