Trop souvent, les salauds meurent dans leur lit
L’avocat Philippe Sands, spécialiste de droit international, interroge la question de l’impunité à partir de l’épisode de l’arrestation de Pinochet à Londres en 1998, et des criminels nazis réfugiés en Amérique latine. Un thriller juridique passionnant.
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© AFP
Au soir du 16 octobre 1998, des agents de Scotland Yard, accompagnés d’une interprète, se présentent devant une chambre d’une clinique près de Londres. Ils intiment aux deux gardes chiliens présents de les laisser entrer. Dans la pièce, un homme âgé, en pyjama, en convalescence après une opération, s’apprêtait à se coucher. C’est le général Pinochet, dictateur sanguinaire du Chili pendant plus de quinze ans, parvenu au pouvoir à Santiago le 11 septembre 1973 par un coup d’État particulièrement sanglant.
Les avions de l’armée de l’air bombardèrent le palais présidentiel de la Moneda, en plein centre de la capitale chilienne, où se trouvait Salvador Allende, président socialiste élu au suffrage universel dont la politique keynésienne déplaisait fortement à la CIA de Nixon. S’ensuivirent des milliers d’arrestations, de détentions arbitraires d’opposants, systématiquement torturés, assassinés, souvent disparus, œuvre des militaires tout-puissants et de la terrible police politique, la Dina.
Les policiers britanniques viennent signifier son arrestation à celui qui est sénateur à vie dans son pays, en vertu d’un mandat d’arrêt international délivré par le juge espagnol Garzon dans le cadre d’une enquête pour l’assassinat et la torture au Chili de citoyens espagnols. Le militaire, haut gradé se pensant intouchable, n’en croit pas ses oreilles.
L’affaire fit évidemment grand bruit, d’autant plus au Royaume-Uni où la « Dame de fer », Margaret Thatcher, au pouvoir pendant plus d’une décennie, avait toujours manifesté son soutien au vieux dictateur – qui la soutint en retour en 1982 dans la guerre des Malouines, pourtant menée contre ses collègues dictateurs militaires argentins. La surprise pour le vieux fasciste tortionnaire constitue une véritable date-rupture. L’homme aux lunettes noires restera plus d’un an coincé à Londres, soumis aux décisions de la justice…
Philippe Sands, avocat franco-britannique spécialiste de droit international, fut d’abord contacté pour défendre Pinochet. Mais sa femme, Natalia, elle-même juriste franco-états-unienne, le menaça de divorce s’il acceptait. Il refusa de toute façon, mais se mit à suivre toute l’affaire de près. Or, il poursuivait alors des recherches sur les origines de sa famille, notamment à Lviv, aujourd’hui en Ukraine, qui fut aussi appelée Lemberg sous l’occupation allemande.
Colonies néo-naziesDe longs travaux qui le conduiront à publier deux ouvrages passionnants (1), Retour à Lemberg (quand il se rend à Lviv, lieu d’origine de sa famille, pour une bonne part victime de la Shoah), puis La Filière (sur la fameuse « Ratline », filière empruntée par de nombreux criminels nazis pour fuir, souvent vers l’Amérique latine, parfois avec l’aide du Vatican, après 1945). Au fil de ces recherches dans les archives, il découvre alors l’existence d’un des plus grands criminels nazis, Walter Rauff, responsable direct de la mort de 100 000 Juifs, car
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